La patience des traces _ de Jeanne Benameur : périple aux confins de l’âme humaine

Après son roman « Ceux qui partent » (Actes Sud 2019),  Jeanne Benameur fait sa rentrée littéraire 2022 avec deux titres : un recueil de poèmes « Le pas d’Isis » (Bruno Doucey) et un roman « La patience des traces ».

Lire la critique du recueil Le Pas d’Isis de Jeanne Benameur

Simon est un psychanalyste qui a passé sa vie a écouté les autres, en taisant ses propres paroles.  Son quotidien est routinier : cabinet, bar  au port, voir la mer. Un jour, un bol glisse de sa main et se brise ; c’est alors l’élément perturbateur qui change tout  dans sa vie.

Il décide ainsi de tout quitter,  d’aller ailleurs sans date de retour. Il choisit les îles japonaises de Yaeyama où la nature est la grande source : foret, océan, eaux thermales…Il n’a pas de date de retour.

Ici, il retrouve la paix, découvre l’art des tissus anciens et l’art de réparer les fissures des céramiques avec la peinture. C’est surtout l’occasion d’aller au fond de lui, de  dire ses silences, de penser à son propre désir…de découvrir les limites de l’être.

Alors Simon décidera-t-il d’entrer un jour chez-lui ? Comment le roman décrit le  « chez-soi » et l’âme humaine ?

Le roman  explore l’âme humaine, l’intérieur de l’être. Le choix du personnage psychanalyste favorise cette exploration. Ainsi, le roman peint les confins de l’être qui sont inaccessibles au  langage simple et quotidien; ce qui fait croiser plusieurs thèmes abstraits  : le désir, l’âme, l’esprit, le silence, l’indicible, l’invisible, la mémoire, le corps, le rêve…Dans le communiqué de presse de ce roman, Jeanne   parle de la genèse de ce livre : une question posée par son enfant de cinq ans voulant savoir ce qu’est l’âme humaine. « L’âme est un moment ». Cependant, le roman ne donne pas de définitions et de réponses, plutôt des questionnements profonds sur la condition humaine. « Le temps en dehors de nous n’existe pas. C’est nous qui sommes le temps. Nous nous égrenons »  (153)

Les actions, le scénario narratif, le portait des personnages ne sont pas importants dans le roman  (en général dans l’œuvre de Jeanne) ; ce qui compte c’est explorer l’impossible, l’indicible, l’invisible. Le roman est centré sur la fragilité de l’humain ; un bol cassé change la vie d’un Homme. L’hôte de Simon au Japon est un artiste qui répare les céramiques  brisées par la peinture (l’art du kintsugi). Comme pour dire que le secret de la vie réside dans les fissures de l’être ; savoir les réparer pour en faire un art et retrouver la paix.

Ce qui facilite l’exploration des confins de l’âme humaine, c’est la poésie. Le roman est un long poème narratif (tout un art chez Jeanne) ; l’auteure abolit les frontières entre prose et poésie et adopte une écriture qui balance entre les deux.« Le froid ou la chaleur c’est toujours une brulure sur la peau » (p 99)

Le roman est en outre un éloge de la nature.  Ce n’est pas seulement une géographie. La nature ici a une symbolique, un sens philosophique ; elle permet à l’être d’aller au fond de lui-même, de faire du silence une parole, de retrouver la paix, d’ETRE au monde. D’où le choix des iles Yaeyama réputées par leur nature merveilleuse. Parler de nature c’est surtout faire l’éloge de l’océan qui est un élément primordial et récurrent dans l’œuvre de Benameur : l’océan est un refuge, un ailleurs sans  exil, un chez-soi…

 Comme dans le roman précédent « Ceux qui partent », l’auteure fait l’éloge de l’aller sans retour, ce qui rappelle le mythe d’Enée (Eneide de Virgile) qui quitte tout sans retour contrairement à Ulysse. Là, l’auteur déconstruit les  notions de chez-soi et d’ailleurs ; ce sont des sentiments pas des espaces. Simon, se sent chez-lui  et n’a pas de date de retour. Et le grand départ pour Benameur, c’est le périple intérieur qui mène aux confins de l’âme.« À l’intérieur de lui, il n’y a pas de chez soi » (p 109)

Lire la critique du roman précédent: Ceux qui partent

Voluptueux et merveilleux comme un conte, imprégné de poésie et de philosophie, La patience des traces est un éloge du départ sans retour et une quête humaine. Un beau livre sur l’insoutenable fragilité de l’être !

***

Point fort du livre: écriture poétique

Belle citation: « Il y a des corps qui vous relient aux strates les plus archaïques, celles que le cerveau bien policé ne connaît plus »  (p160)

L’auteure: L’auteure : née en 1952, Jeanne Benameur est  romancière, poète,  et dramaturge. Actes Sud a publié ses romans dont Profanes et  Otages intimes. Les éditions Bruno Doucey publient ses recueils de poésie.

La Patience des traces, Jeanne Benameur, Actes Sud, France, 2022, 208 p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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