Des écrivain.e.s de différentes nationalités parlent du mois de ramadan

Le magazine Lecture-Monde a sollicité la contribution de plusieurs écrivain.e.s de différentes nationalités, installé.e.s dans divers coins du monde. Ils-elles étaient sollicité.e.s de parler brièvement du mois de ramadan : un souvenir, un plat ou dessert, un fait, etc. Deux auteures ont choisi des extraits de leur roman. Que l’auteur-e fasse le jeûne ou pas est sa liberté sacrée. Le but est interculturel, voire humain: réunir les diverses plumes, identités et cultures, autour d’un thème. Voici les réponses classées par ordre alphabétique:

Azouz Begag

Français né de parents algériens, vivant en France. Son dernier roman: Mémoires au soleil (éd. Seuil)

C’est à un matin, à l’aube, ce moment si singulier avant le lever du soleil, auquel me fait toujours penser le mois de ramadan. Au temps de l’enfance, aussi, et celui de la famille. Ma mère vient me réveiller avec des mots doux pour que je vienne remplir mon ventre. Autour de moi, dans le silence de la nuit finissante, les yeux embrumés, je vois mon père qui s’apprête à partir au travail, mes frères et sœurs. Personne ne parle. Nous mâchons sans conviction de la galette, souvent du couscous. De quoi tenir jusqu’au soir. Dans la cité où nous habitons, les habitants dorment encore. Je regarde par la fenêtre. Les immenses bâtiments face au nôtre ressemblent à des bateaux endormis. La France n’est pas encore éveillée. Tout est paisible. Mon père part au travail. Je l’embrasse. Je retourne dans mon lit, rassuré de ne pas mourir de faim aujourd’hui et d’avoir une famille que j’aime. 

Adlène Meddi

Ecrivain algérien vivant en Algérie. Son dernier roman: 1994 (Rivages/Barzakh)

Pour moi ramadan est un drame et un crépuscule. Il me rappelle trop encore les années 1990, « mois du djihad » des terroristes où j’ai perdu deux proches. Mais aussi, bien après, le crépuscule sur la baie d’Alger au moment du ftour assis sur la rambarde du front de mer algérois face à la mer partageant avec un ami le succulent et gras bourek géant de la rue Tanger. Les deux souvenirs s’entremêlent en douleur et en nostalgie…

Ahmed Tiab

Ecrivain né à Oran (Algérie), vivant en France. Son dernier roman: Vingt stations (éd. Aube). Découvrir son précédent livre : Adieu Oran.

Comment ne pas évoquer l’enfance lorsqu’on veut parler du ramadan? Dans la mienne, ce mois était synonyme de liberté nocturne, surtout lorsqu’on le passait à Bouisseville, au bord de la mer l’été. Les journées sur la plage désertées, les siestes avec les cigales puis le soir, promenades et glaciers sur le boulevard. On touchait le ciel.

Abdelkader Djemai

Ecrivain né en Algérie, vivant en France. Son dernier roman: Le jour où Pelé (éd. Castor Astral)

Chaque année, durant le ramadhan, j’ai faim de lecture et je ressens des envies d’écriture que j’essaie de concrétiser sur le papier. C’est un mois qui me semble,  notamment le soir après la rupture du jeûne, propice aux nourritures littéraires et à l’inspiration. Dans cette ambiance particulière, le temps me paraît suspendu et je me sens plus disponible, plus actif. En rédigeant ces quelques lignes, je ne peux m’empêcher de penser avec émotion à l’un de mes maîtres en écriture, le regretté Ould Abderrahmane Kaki qui me disait qu’il aimait  travailler sur ses pièces durant le ramadhan. Une période, sans doute courte, mais parfois fertile dans le long chemin de la création.

ALAA EL ASWANY

Ecrivain égyptien, vivant aux USA. Découvrir dernier livre: Le syndrome de la dictature (éd. Actes Sud)

Pendant le  mois de ramadan je pense à mes camarades de la révolution égyptienne qui sont en prison. Chaque instant je pense à eux. Ils n’ont rient fait de mal  à part s’exprimer. Ils ont passé plusieurs ramadans, trois ou quatre parfois dix,  en prison. Je trouve ça terrible. Je ne peux pas oublier mes camarades. Ils sont courageux, révolutionnaires. Maintenant en prison, ils ne voient pas leur famille ; souvent ils sont battus et torturés.  Pour leur famille c’est une autre torture : parfois la mère ou l’épouse fait deux ou trois jours pour arriver à la prison. On la fait attendre toute la journée. Les criminels sont mieux traités, beaucoup mieux, que les prisonniers politiques. Car il s’agit de les « casser » ; quand ils sortent , ils sont vraiment « cassés »…

Dalie Farah

Ecrivaine française née de parents algériens, vivant en France. Son dernier roman: Le doigt (éd. Grasset). Découvrir son précédent livre: Impasse Verlaine.

« La première fois que je prends mon vélo rouge, c’est le ramadan, et j’ai  presque dix-sept ans. Des années que je jeune, des années que je prie, des années que j’enfourche l’espérance, le courage, la charité, la bienfaisance, le devoir et la bonté. J’aime jeuner parce que je ne suis pas obligée de rentrer entre midi et deux. J’aime jeuner parce que je peux une omelette aux tomates pour rompre le jeune, j’aime jeuner parce qu’il faut bien le dire, le jeune est joyeux. Le bâtiment 31 est en effervescence, les ethnies vivent au rythme de longues nuits d’agapes œcuméniques. Dans mon souvenir, même la maison dans la prairie ne peut rivaliser face à cette douce naïveté communautaire. » (extrait d’Impasse Verlaine

HABIB SELMI

Ecrivain né en Tunisie, vivant en France. Découvrir son dernier roman traduit : La nuit de noces de Si Bechir (éd. Actes Sud).

Dans ma mémoire, ramadan demeure ce son doux, légèrement enroué, d’un imam lançant l’appel de Maghrib , suivi ensuite d’un profond silence couvrant le lieu pour un long moment. (Texte traduit de l’arabe par Tawfiq Belfadel).

Hadia Decharriere

Ecrivaine née au Koweit de parents syriens, vivant en France. Son dernier roman: Arabe (éd. JCLattès)

Ignore-t-on le jeûne que l’on ne fait pas ? Si je ne cesse pas de me nourrir je sais toujours quand tu commences et quand tu te termines. Durant tes jours me reviennent les appels des muezzins du Damas de mon enfance, durant tes nuits je pense aux sommeils qui  s’interrompent pour accueillir les nourritures terrestres. Pendant un mois tu es là, je te vois et tous ceux que je côtoie et que tu accompagnes me rappellent que tu es loin et proche à la fois.

Hella Feki

Ecrivaine née en Tunisie, ayant vécu dans divers pays (Sénégal, France, Inde). Elle vit actuellement à Madagascar. Découvrir son son roman: Noces de jasmin (éd. JCLattès).

Le mois de ramadan a toujours été pour moi un moment de plaisirs, même si je ne suis pas pratiquante. J’ai le souvenir, enfant ,de longues soirées d’hiver conviviales, juste après la rupture de jeûne de mon père. Nous étions souvent invités chez des amis de mes parents. Chorba, bricks à l’œuf, slata mechouia, doigts de fatma, comme entrées. Puis divers mets plus savoureux les uns que les autres : couscous, ojja aux merguez, chakchouka, mosli… J’appréciais particulièrement l’instant suivant, passé au salon de la maison : le thé à la menthe et aux pignons, accompagné d’amandes grillées et de gâteaux Masmoudi. Les discussions et les rires, la convivialité et le partage, la bonne humeur et la simplicité. Aujourd’hui, ces moments me manquent particulièrement, dans une société et une ère sanitaire où le contact est plus rare.

Leïla Bahsaïn

Ecrivaine née au Maroc, vivant en France. Son dernier roman: La théorie des aubergines (éd.Albin Michel). Découvrir son précédent livre: Le ciel sous nos pas.

Les rues du Maroc grouillent toujours de monde. Ramadan seul m’offrait la possibilité de les voir vides. Deux minutes de silence avant la fin du jour ; un enchantement quotidien que je savourais depuis le balcon. La foule affamée se disperse. Les pas se font pressés et rares, et soudain le vide. Plénitude d’un ciel qui étire son flegme. La fin de la faim a des allures de fin du monde. Une légèreté, un dépouillement extrême. Une splendeur affranchie de toute matérialité, de tout ce qui se paye. Je fais l’expérience de la disparition du monde au monde. Puis du minaret s’élevait la voix ; au loin résonnaient celles des ailleurs. On pouvait rompre le jeûne. Sur l’écran du téléviseur, les fawazirs de Sherihan. Une artiste surnommée « le papillon de l’écran arabe », et dont les opérettes célébraient tous les peuples du monde, par leurs chants et par leurs danses. La beauté, le silence, c’est cela aussi le grand éveil. 

LYNDA CHOUITEN

Ecrivaine algérienne vivant en Algérie. Son dernier roman: Une valse (éd.Casbah).

Enfant, j’adorais jeûner. Ce n’était pas tant l’ambiance légendaire des ramadans d’antan, faite de rassemblements et de convivialité, qui m’intéressait – j’étais déjà assez portée sur la solitude – que le défi qu’était pour moi l’acte de jeûner : je n’avais que six ans quand je m’y suis essayée, avec succès, pour la première fois. Aujourd’hui, cet acte m’est plus pénible, et chaque ramadan devient pour moi l’occasion de repenser avec regret à mon ancien moi, superbe de force et de résistance.

MUSTAPHA BENFODIL

Ecrivain algérien vivant en Algérie. Son dernier roman: Body writing/ Alger-journal intense (éd. Barzakh/Macula).

En évoquant ce ramadan 2021, il y a deux ou trois choses qu’il me tient à cœur de mentionner. La première, c’est cette belle initiative lancée au début du ramadan par un collectif d’étudiants subsahariens basé en Algérie : Carrefour Cadenkoso. L’initiative consistait à mettre en contact des familles algériennes avec des étudiants subsahariens le temps d’un f’tour. Plus de 100 étudiants du continent africain issus de 15 nationalités ont été invités dans des foyers algériens pour rompre le jeûne ensemble et se découvrir mutuellement. L’autre fait sur lequel je voudrais insister, c’est les détenus politiques. Je pense très fort à tous ceux qui manquent à l’appel en ces temps de awachir. Leur place n’est pas en prison. Enfin, je tiens à dire toute ma sympathie au peuple palestinien qui subit une nouvelle fois un déluge de feu de la part du colonisateur sioniste. C’est scandaleux, ce qui se passe à Sheikh Jarrah et à Ghaza. J’ai mal à la Palestine.

SALAH GUEMRICHE

Ecrivain né en Algérie, vivant en France. Son dernier livre: Algérie 2019-La reconquête (éd.Orients).

Le ramadan, pour moi, est un vieux souvenir. Enfant, ce fut mon mois de prédilection. Non point par religiosité mais par simple pragmatisme : paradoxalement, pour un mois présenté comme une période de privations, c’était au contraire le mois où mon ventre ne criait pas famine ! Se passer du déjeuner, au retour de l’école, ou plutôt du collège, cela n’était pas la mer à boire (sic !), vu que le reste de l’année, le déjeuner était déjà frugal. Alors autant se priver quelques heures pour se rattraper le soir, et faire bombance en famille (une fratrie de huit !) comme il n’était pas possible de le faire les onze autres mois.

Sorour Kasmaï

Ecrivaine née à Téhéran, vivant en France. Son dernier roman: Ennemi de Dieu (éd. Robert Laffont).

« La cour de la mosquée était un vaste parvis de pierre avec un bassin rectangulaire au milieu et un vieux platane aux branches touffues. Tout autour un bâtiment circulaire en brique, dont la façade n’était visible que lorsque la brise de la montagne soulevait légèrement les longs rectangles de tissu noir qui pendaient du toit. Kokabe Khanoum se déchaussa à l’entrée de la section des femmes, écarta le rideau et pénétra à l’intérieur.

À mon tour, je me glissai dans l’ombre que formaient les branches de l’arbre. Quelques pigeons au jabot renflé, se prélassant tranquillement au soleil, se précipitèrent aussitôt vers moi. Nous étions de vieilles connaissances. Depuis les soirées de ramadan, Kokabe Khanoum nous emmenait, Zinate et moi, à la mosquée pour aider à distribuer le repas d’offrande, et où nous donnions les restes aux pigeons, descendus en nombre sur le parvis, avant de les asperger d’eau et de les chasser vers le dôme. Puis nous attendions le début de la prière collective pour nous mettre à défaire les bouts de tissu que les femmes avaient noués aux branches du platane et annuler ainsi leurs vœux les plus chers. Mais à présent, plus de trace de rubans de couleur ni d’offrande de riz. Les pigeons, avertis de la morosité ambiante, traînèrent un moment sur le parvis, puis décidèrent de s’en aller ».(Un jour avant la fin du monde, extrait p104).

***

Merci énormément à tous-tes les auteur.e.s pour leur aimable contribution.

Propos recueillis par TAWFIQ BELFADEL

4 commentaires sur « Des écrivain.e.s de différentes nationalités parlent du mois de ramadan »

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