Le Syndrome de la dictature – d’Alaa El Aswany : rapport médical des pouvoirs dictatoriaux

Après son dernier roman  J’ai couru vers le Nil (Actes Sud 2018), Alaa El Aswany publie son nouveau livre, un essai intitulé Le Syndrome de la dictature.

Pour lire la critique de son dernier roman cliquez ici: J’ai couru vers le Nil

Depuis  ses premiers textes, Alaa El Aswany avance à visage découvert vers son lecteur et le monde; sans discrétion, avec audace et subversion, il écrit sur la politique. En plus de ses chroniques politiques incendiaires et ses conférences sur sa chaine YouTube, il a publié deux essais : Chroniques de la révolution égyptienne (Actes Sud 2011), suivi de Dictature et extrémisme religieux (Actes Sud 2014)

Même dans ses fictions, sa passion pour la politique saute aux yeux : ses textes de fiction illustrent les facteurs, les mécanismes, et les conséquences de la dictature dans le contexte égyptien.  À cause de son roman J’ai couru vers le Nil, il est accusé en Égypte d’atteinte à l’Etat et ses institutions. Il est interdit d’entrer dans son pays natal : ses livres y sont aussi interdits. «  Trois ans plus tard, lorsque le général Abdel Fatah el-Sissi prit le pouvoir, mon œuvre fut bannie d’Egypte » (Le Syndrome de dictature, p07).

Donc, la politique est plus qu’une thématique chez Alaa, mais une passion, une « obsession » qu’il explore en mêlent la fiction et le réel et en passant d’un genre à l’autre. Une source intarissable d’inspiration. La dictature est ainsi son premier ennemi.

Alors, Le syndrome de la dictature est-il centré sur l’Égypte ou sur les différentes dictatures du monde ? Avec quelle méthode et quels outils Alaa fait « l’autopsie » de la dictature ? 

Le livre se présente comme un recueil de textes numérotés et titrés. L’auteur adopte une méthodologie scientifique digne d’une étude universitaire; ses phases sont claires : préambule, problématique, hypothèses, expérimentation, et théorisation…

Dans la préface, l’auteur révèle comment est née l’idée du livre : grâce aux discussions avec son amie Barbara Schwepck, une professionnelle du livre éprise d’Égypte. Le livre a vu le jour  un peu par miracle : la moitié écrite au Caire a échappé miraculeusement à la police qui fouillait l’écrivain lors de chaque voyage pour lui confisquer les outils du « crime » littéraire. Une fois aux USA, Alaa a continué l’écriture. Les textes étaient traduits directement en anglais : la première version a paru dans cette langue contrairement à tous ses précédents livres publiés premièrement en arabe.

Dans le premier texte, l’auteur rappelle la défaite égyptienne face à Israël (1967), causée par la folle décision de Gamal Abdel Nasser. En faisant le lien avec cet épisode honteux, il définit la dictature.  Ce texte sert de préambule pour son étude, présentant les éléments essentiels et sa démarche. L’angle de l’étude est de traiter la dictature comme un syndrome avec des symptômes, des facteurs, des mécanismes, et des conséquences…« La dictature est une maladie qui représente un danger pour l’humanité  et qui doit être soignée » (p24). Il faut rappeler que l’auteur est aussi médecin de formation: dentiste.

Dans le texte suivant, l’auteur décrit longuement le système dictatorial et ses éléments (Dictateur,  État, peuple) avant d’en énumérer les symptômes. De sa description, découle le phénomène de dualité qui caractérise les pays dictatoriaux : c’est cette contradiction entre ce qui est vu-vécu et ce qui est de la vérité. Dualité est ainsi synonyme d’hypocrisie. « L’hypocrisie qui entoure le dictateur se propage par contagion à chaque secteur de la société et souligne la contradiction entre le mot et l’acte, entre l’hypothétique et le réalisable » (p32).

Alaa énumère ensuite les symptômes en consacrant un chapitre à chacun. Le premier symptôme est l’émergence du bon citoyen. Celui qui se replie sur sa propre existence pour  vivre, travailler, se taire, vouer respect et soumission au dictateur. « Le bon citoyen vit dans l’absence d’espoir et la peur. L’absence d’espoir qu’il soit jamais possible de faire régner la justice et la crainte des conséquences de toute tentative pour y parvenir » (p41).

Ce qui favorise cette émergence est la barrière de peur que le dictateur installe dans le pays avec la répression, l’emprisonnement, la torture et d’autres procédés criminels…Alaa précise que cette catégorie de citoyens constitue la majorité dans les pays dictatoriaux ; elle prolonge le règne du  dictateur, tardent la naissance de la révolution dont elle cause souvent l’échec.

Le second symptôme est la théorie du complot. Le dictateur diffuse l’idée de conspiration visant la destruction du pays. Les médias sont son premier outil pour réussir cette propagande. La peur gagne ainsi les  masses populaires  qui s’accrochent davantage et aveuglément au dictateur devenu leur leader-père protecteur contre le complot. « Il est le berger paternel, elles (les masses) sont son troupeau, ses enfants » (p55). Cette théorie a divers avantages pour le dictateur : elle salit et détruit l’opposition qualifiée de mercenaire du complot ; elle justifie la répression et annule la démocratie ; elle rend le dictateur non-responsable de ses fautes… 

Le troisième symptôme est la propagation de l’état d’esprit fasciste. La pensée unique envahit le pays : la vérité est ce que dit le dictateur narcissique. La diversité des opinions, la liberté d’expression et celle de pensée, sont toutes interdites. La censure est encouragée.   «  (…)le dictateur se considère toujours comme l’unique détenteur de la vérité… » (p68). Celui qui avance contre cet esprit fasciste est un agent du complot et il  payera très cher cette audace : prison, torture…«  Le germe du fascisme se propage depuis le système de gouvernement et les médias jusqu’au  ‘bon citoyen‘ .  À son tour, le bon citoyen devient un mini dictateur, qui adopte dans sa vie quotidienne des attitudes fascistes » (p 70.) L’auteur est aussi victime de cet esprit: il est interdit dans son pays à cause de ses textes.

Le démantèlement du monde intellectuel est le quatrième symptôme de la dictature. « (…)quelques soient les circonstances, lorsqu’un dictateur parvient au pouvoir, les intellectuels sont écartés de leur rôle naturel, qui est d’éclairer les esprits  et de donner de l’élan aux activités intellectuelles »(p100). Pour bien installer sa dictature, le dictateur démantèle le monde des intellectuels en les divisant en catégories : le partisan, l’opposant, l’accommodant, l’intellectuel à temps partiel, et le mercenaire.

Le cinquième symptôme est la permanence des facteurs prédisposant au terrorisme. Parmi ces facteurs : la foi émotionnelle, la foi obsessionnelle, l’idéologie de l violence, la déshumanisation, le sentiment d‘infériorité…Dans ce chapitre, l’auteur fait le parallèle entre la religion et la dictature qui ont des points communs dont l’hypnose des masses par le discours émotionnel. « Comme la religion, la dictature utilise des mécanismes visant à contrôler les masses en endormant leur intellect à contrôler les masses en endormant leur intellect et en manipulant leurs émotions de façon à produire une foi aveugle et une totale soumission » (p110).

Après avoir énuméré les symptômes, Alaa étudie la naissance du syndrome de la dictature et son développement. « Le syndrome de la dictature prend racine lorsqu’un peuple semble avoir besoin d’un dictateur, ou être prêt à l’accepter » (p156). Ainsi, il analyse la création du dictateur et son monde intime constitué de monopolisation du pouvoir, désir de gloire, isolement dans une bulle virtuelle, et sa chute inattendue…

Dans le dernier texte, Alaa El Aswany propose un remède possible pour prévenir de ce syndrome : développer un esprit sceptique qui permettra de remettre en cause toute la dictature et ses mécanismes. Sans dictateurs,  « le monde sera un endroit meilleur-plus juste et plus humain ».(p156).

Bien que l’auteur évoque très souvent l’Égypte, le livre est centré sur toutes les dictatures du monde. Un livre pour l’humanité. Ainsi, les divers dictateurs passent en crible : Nasser, Moubarak, Kadhafi, Hitler, Mussolini, Salazar, Bokassa, Staline, Ceauşescu, etc. » (…) je commençai à rechercher des signes de dictature dans l’humanité en général » (p08), déclare l’auteur u début du livre.

En plus de la démarche scientifique, l’auteur illustre chaque élément avec des exemples clairs, des témoignages, et des anecdotes. Il raconte par exemple comment un de ses amis, un journaliste honnête et brave, devient indigne et choisit le camp de la dictature.

Cet essai permet au lecteur de bien comprendre l’univers romanesque d’Alaa El Aswany. Entre l’essai et la fiction, beaucoup d’éléments voyagent chez lui comme le prouve cette citation : « Lorsque j’étais en train d’écrire mon roman Chicago je lisais des documents sur la guerre du Vietnam… » (p57). Ou celle-là qui rappelle son personnage Taha du roman L’Immeuble Yacoubian (Actes Sud 2007) devenu  terroriste car on l’a refusé à l’école de police malgré ses bonnes notes, à cause du métier de son père (concierge) : « Le désir  de venger l’humiliation qui vous a été infligé est un facteur prédisposant au terrorisme » (p124).

Autre exemple: dans son dernier roman J’ai couru vers le Nil , le pouvoir égyptien diffuse la théorie du complot, torture les opposants, et récompense les partisans pour avorter la révolution: ces phénomènes ont bien été analysés dans Le Syndrome de la dictature.

Bien que ce soit un essai, l’auteur n’hésite pas à embellir son écriture comme s’il s’agissait d’une fiction. Ainsi, la réflexion et le souci informatif cohabitent avec la  métaphore, l’ironie, et le dialogue direct. La part documentaire est omniprésente: le livre est renforcé par nombreuses références universelles citées à la fin (livres, articles, films…).

Même si la démarche est scientifique, l’essai s’inscrit dans les sciences humaines. Comme il le montre lui-même, l’auteur ne dit pas la vérité absolue et ne propose pas des remèdes miraculeux: il explore avec profondeur des questions et des faits humains relatifs à la dictature.

Audacieux, fruit d’un raisonnement profond, cousu avec une démarche scientifique,  Le Syndrome de la dictature est un poignant coup de poing contre la dictature partout dans le monde, et un appel universel pour la démocratie. Un manuel pour comprendre et contourner la dictature.

***

Point fort du livre: plume engagée.

Belle citation : « Dans une dictature, le pourrissement n’est pas limité à des individus, il finit par infecter tout le système éthique de la société. Ne reste en fin de compte que trois options : devenir corrompu, s’isoler ou émigrer » (p35).

L’auteur: né en 1957 au Caire, Alaa El Aswany est un écrivain et chroniqueur. Il a travaillé comme dentiste dans la capitale égyptienne. Son roman LImmeuble Yacoubian a eu un succès international. Il est auteur de : J’aurais voulu être égyptien, Chicago, Automobile Club d’Egypte.

Le syndrome de la dictature, Alaa El Aswany, éd. Actes Sud, trad (anglais) par Gilles Gauthier, France, 2020, 203p.

Par TAWFIQ BELFADEL

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :