Arabe – de Hadia Decharriere: l’identité hybride entre maladie et richesse

Après Grande section (2017), Hadia Decharriere publie son nouveau roman  Arabe (2019), chez le même éditeur JCLattès.  .

Le roman relate l’histoire de Maya, une jeune Française qui travaille comme habilleuse.  « Maya aime écouter l’habit et observer l’attitude qu’emprunte l’esprit selon l’étoffe qui pare le corps » (p52).

Un certain matin, Maya se réveille en parlant parfaitement la langue arabe, une langue qu’elle n’a jamais connue ou apprise. Son mari et ses parents, son entourage, sont étonnés devant cette métamorphose. «    Une langue que personne ne lui a transmise, ni son père ni sa mère, une langue dont elle ignore tout de l’histoire, une grande inconnue qu’elle a pourtant immédiatement reconnue, malgré elle, comme un reflexe qui, pour exister, se passe de volonté et de raison. » (pp22-23).

Maya commence alors sa quête pour identifier le secret de cette langue.  En parlant arabe,  tout ce qui a relation avec  cette langue attire son attention : la gastronomie, les  prénoms, et notamment la situation des femmes bafouées dans le monde arabe.

Maya  cherche une explication médicale tangible, palpable, de cette « maladie » linguistique. Cependant, rien n’a changé dans son corps. Elle consulte alors le neurologue Hervé qui lui  révèle que ce phénomène est du à une transmission transgénérationnelle qui a eu lieu dans son inconscient, et lui déclare que l’explication se trouve dans sa famille. Alors qui est à l’origine de cette transmission, son père qui porte en lui un passé refoulé, ou sa mère qui a eu une relation secrète avec un Egyptien ? Quel est le lien de la langue avec les mystères de l’identité? La diversité des origines est-elle un mal ou une richesse?

Le roman explore le thème de l’identité. Contrairement à des centaines de romanciers qui ont déjà peint ce thème, l’auteure l’aborde d’un autre angle original: la langue. La langue, en tant qu’appartenance à une certaine culture,  est un élément primordial de l’identité. C’est elle qui transmet les racines d’une génération à l’autre.   L’auteure montre aussi que  la diversité, l’étrangeté, des appartenances n’est pas une maladie mais une richesse pour l’identité qu’il faut revendiquer pour être soi-même. Nier certaines appartenances est une amputation de cette dernière : c’est n’être plus soi-même. « Plus tu accepteras tes origines,  plus ton appartenance à la terre qui t’a donné naissance  semblera aisée » (p96).

L’auteure  forge des réflexions aussi sur le corps et ses mécanismes.  Maya devenue arabe, sa conception du corps n’est plus celle de la Française qu’elle était toujours, avant cette métamorphose. L’auteure montre que le monde arabe a une relation complexe au  corps de la femme qui fait de la féminité un trésor réprimé. «Maya n’aime plus son corps. Il n’est ni beau ni laid,  mais il ne parle plus le même langage que sa bouche » (p 120.). Le roman a un caractère féministe.

Pour découvrir d’autres livres sur le thème de l’identité, cliquez ici: l’identité.

La structure du roman est attirante. Nourri de philosophie, de psychanalyse, et de lexique médical, le roman contient même des emprunts à la langue arabe. Il y a des mots qui sont  écrits en lettres arabes directement. Un deuxième narrateur interrompt de temps en temps le narrateur principal. C’est l’ancêtre de Maya qui vient lui parler de ses racines; «Toi, comme moi, Maya. Si tes gènes sont  bien français, ton âme et tes tourments viennent d’ailleurs. D’un peu plus loin, un peu plus à l‘est de l’Occident, quelque part en Orient » (p162.)  

Bien qu’il s’agisse de fiction, la romancière insère certains fragments autobiographiques  comme la Syrie (terre natale de ses parents), Canne (terre de l’enfance), la médecine (son métier), la place prépondérante du père (l’auteure a perdu son père à l’enfance; cela l’a hantée à jamais)…Comme son personnage fictif Maya, la romancière Hadia mène sa propre quête identitaire, à la recherche des racines en Orient, mais aussi d’elle-même.

En somme, le roman  Arabe  est une belle quête identitaire. Inspirée par sa vie nourrie de diversité et de déplacements,  l’auteure célèbre l’identité en tant que composante complexe qui est une construction du présent mais aussi un legs du passé lointain,  une composante  qui donne la sensation d’être ici et ailleurs en même temps.  Un voluptueux roman !

Pour découvrir d’autres livres en relation avec la Syrie, cliquez ici: Lettres de Syrie.

***

Point fort du livre: le fond psychanalytique.

Belle citation: « Plus tu accepteras tes origines,  plus ton appartenance à la terre qui t’a donné naissance  semblera aisée » (p96)

L’auteure: née en 1979 de parents syriens, Hadia Decharriere vit à Paris. Docteur en chirurgie dentaire, diplômée en psychologie, elle a perdu son père à l’enfance . Arabe  est son deuxième roman, après Grande section  (2017).

Arabe, Hadia Decharriere, éd. JCLattès, France, 2019, 168p.

Note: cet article a été publié auparavant par le même rédacteur dans un autre média.

Par TAWFIQ BELFADEL

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