Écorces- de Hajar Bali : l’Algérien entre poids des traditions et lumière de la liberté

Le nouveau livre de Hajar Bali a été publié en 2020 simultanément en France chez Belfond et en Algérie chez Barzakh. C’est son premier roman.

Nour, 23 ans, est un étudiant en mathématiques. Il vit avec sa mère Meriem, sa grand-mère Fatima, et son arrière-grand-mère Baya. « J’ai trois mères », dit-il.  Au jour le jour, Nour découvre des fragments de la mémoire familiale où règnent la soumission et la tradition sur les deux sexes,  à travers toutes les générations, des années 1930 à 2016. Même les hommes sont soumis  aux mères qui « couvent  exagérément leurs fils». De Haroun le grand-père à Kamel le père à Nour le fils, personne ne décide lui-même : tout est axiomatisé et vertical. « Papa n’a jamais rien choisi.  Je ne veux pas lui  ressembler » (p 154).

Nour se trouve relégué entre le pouvoir de ses trois mères et l’élan de liberté qui le pousse à vivre sa vie librement. Parvient-il à s’éloigner des trois mères et décider lui-même ? Et si la femme qu’il aime, Mouna, était sa sœur cachée, fruit d’un amour interdit ?

Le roman présente un duel entre la soumission et la liberté. La soumission est illustrée par le thème de la mémoire familiale qui traverse les générations (1935-2016). La mémoire est synonyme de traditions et d’axiomes. Tout est linéaire et vertical. Dans les années 1930, Baya a été mariée  adolescente à un  homme qu’elle ne connaissait pas, pour devenir sa deuxième épouse. L’histoire se répète : Baya marie son fils Haroun à une femme qu’il ne connaît pas, Fatima ;  Kamel abandonne son vrai amour Mayssa pour épouser Meriem, choisie par sa famille…« Une femme digne de ce nom ne doit jamais chercher à éloigner un homme de sa propre mère », dit Baya (p133). La liberté est incarnée par ce jeune Nour qui veut décider de sa propre vie, et qui hésite en même temps à  briser l’étau de ses trois mères.

L’Histoire est omniprésente. Çà et là, les divers narrateurs évoquent des moments réels de l’histoire d’Algérie : la colonisation, les massacres de Sétif, la guerre de Libération, la liesse de l’Indépendance…

La narration est brouillée. Il y a divers narrateurs qui racontent et  les récits de l’un et de l’auteur se croisent et se séparent. L’ensemble des narrations constitue l’intrigue globale. En plus de la diversité des narrateurs,  souvent des personnages insèrent leurs mots et pensées dans une narration d’un autre narrateur ; ces passages sont mis en italiques. Brouiller la narration est une des techniques du Nouveau Roman qui donne plus d’importance au « comment écrire » qu’à la fiction elle-même, et sert à captiver le lecteur.  

La gestion du temps est l’élément primordial de ce roman. La durée de la fiction est longue : de 1935 à 2016. Cela est réussi grâce à l’emploi des ellipses : faire des raccourcis. Ces derniers ont permis à l’auteure de mettre en évidence la soumission intergénérationnelle. En plus, la temporalité est brouillée grâce aux flashbacks et anticipations. C’est aussi une des techniques du roman moderne qui sert à attirer l’attention du lecteur et le tenir en haleine.

Le roman contient des symboles. Nour veut dire « Lumière » : un mot-clé de la culture mystique et de l’islam soufi ; d’ailleurs, quand Haroun était vivant, il admirait la récitation du  Coran dans les mausolées, ce qui rappelle les cercles soufis.  Les prénoms des femmes Baya et Fatima renvoient à des générations  très anciennes. Il y a surtout ce figuier, arbre séculaire qui symbolise la mémoire, le passé, la tradition, la Mère qui couve ses fils.  «  Bien que fière et heureuse, Baya a du mal à s’imaginer loin de son figuier, de tout ça. »(p 30). Ainsi, Baya demande à Nour en 2016 de manger des figues à même l’arbre ; manger des figues c’est faire perpétuer la tradition et sauvegarder la mémoire familiale.  La fiction explore cette question : Nour saura-t-il faire une fente de lumière dans  ces sombres écorces enveloppant son être et son entourage? 

L’auteure forge une réflexion sur l’écriture et son rapport au monde. Elle montre que le langage humain est incapable de dire l’indicible, l’incertitude,  le  silence « du ver dans la terre », le fond de l’être. 

La poésie est présente dans le roman. Certaines phrases sont des vers au sein de la prose. D’autres phrases déconstruisent la syntaxe (phrases sans verbes) et glissent vers la poésie.  L’auteure a inséré des éléments autobiographiques   dans le roman comme les maths (elle était professeur des maths).

Bien que l’écriture et la structure soient  très belles et attirantes, les thèmes du roman s’inscrivent dans le déjà-vu. Des thèmes devenus vieux et classiques dans la littérature algérienne : l’Histoire d’Algérie, la vie à Alger, les mariages arrangés, le règne de la tradition…Même l’angle de leur exploitation est un angle « mort », déjà exploité tant de fois par d’autres plumes comme Assia Djebar ou  Leila Sebbar

Le double nom du personnage Haroun-Vincent est une technique déjà vue  dans  Ce que le jour doit à la nuit  de Yasmina Khadra avec le personnage Younes-Jonas. Cependant, l’élément le plus original et envoûtant (amour indicible de Nour pour Mouna ; il ne sait pas que c’est sa sœur) a été moins exploité : dans le roman, cet amour absurde et impossible est superficiel et manque de cohérence. Le lecteur ne perçoit pas cet passion ; en embellissant trop la langue et la structure, l’auteure aurait délaissé la profondeur de cet élément crucial. Comme le montre Chamoisau dans l’annexe de son livre Empreinte à Crusoé (Gallimard 2012), un roman peut dire l’impossible, mais doit être cohérent.

Cependant, la beauté de l’écriture et de la structure donnent au roman une grande importance et un grand intérêt.

Pour les lecteurs passionnés par les symboles et les faits sémantiques, il est nécessaire de lire le nouveau roman de Faïza Guène où le figuier revêt une image symbolique comme dans ce roman de Hajar Bali. En plus, les deux livres ont plusieurs points communs tels le poids des traditions, l’éloge du féminin, et la transmission intergénérationnelle…

Pour lire la critique du roman de Faïza Guène , cliquez ici: La discrétion.

Dense et poétique, entre vraisemblable et indicible, Écorces  peint l’Algérien suspendu dans un entre-deux complexe et indicible: le poids de la tradition et la lumière de la liberté. C’est aussi un hommage à l’ancêtre féminin et un duel entre l’Homme et les axiomes du monde.

***

Point fort du livre : la structure (narration, gestion du temps).

Belle citation : «  Je veux inventer un langage qui n’existe pas encore, ou qu’on ne voit pas. En tout cas, on ne sait pas dire l’infinité de la mort  dans la vie. Et pas hors de la vie. L’écriture, aujourd’hui, nous sépare de la mort. Je ne veux pas la contrer » (p234).

L’auteure : née en 1961 Hajar Bali est une écrivaine algérienne. Elle était professeur des maths à l’université d’Alger. 

Écorces, Hajar Bali, éd. Belfond/ Barzakh, France-Algérie, 2020.

Note: cette critique a été faite à partir de la version des éditions Belfond.

Par TAWFIQ BELFADEL

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