Traduire: de soi au monde, une subversion (1)

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Avant-propos

« La langue qu’on écrit fréquente toutes les autres. « Edouard Glissant (Le Monde, entretien, 2011)

Interroger une traductrice, c’est passer de l’autre côté de la page traduite, et au-delà de l’acte de traduire, entrer, un peu, par des questions, dans la généalogie de ce qui fait que quelqu’un se voue à la transmission de textes d’une langue dans une autre. On accède, ainsi, aux moments qui précèdent la production, et d’abord à ceux qui précèdent même le travail. C’est-à-dire tout ce qui a prédéterminé la démarche de traduire, le contexte du rapport aux langues, les éléments personnels qui ont motivé le processus intérieur.

Or la traduction étant une création elle n’appartient pas uniquement au domaine intellectuel. C’est lié à un espace intime de la pensée, à la voix, même pour rendre compte de la voix d’un autre (ou d’une autre). J’allais écrire au corps de la voix et cherchais comment soutenir cette idée d’ancrage physique qui, peut-être, peut sembler une formulation excessive. Et loin de ce texte, dans un autre temps de lecture, j’ai trouvé ce qu’en disait Jacques Ancet, immense traducteur autant que poète. Il notait ceci, dans L’amitié des voix, essai sur la traduction (publie.net) : « La traduction est un exercice d’incarnation : un corps pour un autre, une voix pour une autre ». Oui, et cela se situe aussi dans le cadre du rapport au monde, ce lieu de la rencontre de l’intime et du social.

Cet entretien n’est pas le compte-rendu d’une conversation qui aurait duré. C’est le résultat d’un échange par correspondance, affiné de courriels en courriels. Comme les questions les réponses ont été rédigées, et elles sont donc exactement la mise en forme maîtrisée de ce que l’interviewée pense. Il est important de noter que Sana Darghmouni a écrit directement en français, alors qu’elle vit dans deux autres langues.  

Quand on interroge quelqu’un sur un sujet qui nous passionne on s’interroge en même temps, soi. J’ai eu tout à fait conscience que je réfléchissais sur mon propre rapport à la traduction à travers les questions que je posais. Chaque interlocutrice est miroir mental pour l’autre, occasion d’approfondir encore le questionnement intérieur. 

Dans une chronique du Monde, du 21 février 2020, Camille Laurens rappelait la réticence de Paul Auster, qui, dans le prologue d’un livre d’entretiens, trouvait cependant que cette forme littéraire avait l’inconvénient de « simplifier ce qui ne devrait jamais l’être ». Or depuis que Jules Huret a introduit cette méthode d’investigation avec ses dialogues littéraires publiés dans Le Figaro, ses Conversations, c’est un outil privilégié de la presse littéraire et même un mode d’écriture (livres composés ainsi). La brièveté n’est pas synonyme de simplification excessive. De condensation, plutôt. L’entretien existe en marge des essais, et sa force (dialogique) est qu’il questionne. En marge, justement. Il répond à l’esthétique de la légèreté. Moins long, plus dense. À la brièveté d’un entretien répond l’enrichissement de la pluralité.

Les entretiens traitant de sujets similaires tissent un réseau de textes qui se complètent, s’éclairent. De plus tous les lecteurs ne sont pas des chercheurs ayant une démarche universitaire, mais plutôt des esprits curieux qui veulent trouver des clés pour mieux comprendre d’où vient le texte qu’ils découvrent dans une langue qui est la leur mais pas celle de l’auteur traduit. Quand je lis une préface de la traductrice Line Amselem introduisant un livre de Lorca édité par Allia, ou, sur le site Terre à ciel, un texte du traducteur Édouard Pons expliquant sa méthode de travail, ce n’est pas long. Non, mais cela me fournit une porte d’entrée pour saisir pourtant une profondeur essentielle. Et c’est pareil pour les entretiens glanés au hasard des revues ou des suppléments littéraires des quotidiens.

Donc pour moi l’entretien est un genre qui a une spécificité précieuse, une force particulière, comme les préfaces. (Et il n’est pas étonnant que des éditions, comme Allia ou L’Échoppe, accordent à certains de ces textes de quelques pages – entretiens, préfaces, articles – un statut de livre, nous donnant ainsi la possibilité de retrouver des pensées d’artistes ou de poètes, pages qu’on risquait de ne plus rencontrer autrement, et dont je suis avide…).

1-Marie-Claude SAN JUAN: Je vous connais au moins trois langues maîtrisées : l’italien, l’arabe, le français. Le goût des langues a-t-il été présent en vous dès l’enfance ? Et comment ? Ou s’est-il affirmé surtout par les études, la recherche, les voyages, des rencontres? Le hasard a-t-il joué un rôle au commencement de votre itinéraire ?

Sana DARGHMOUNI: J’ai la chance d’être d’origine marocaine et cela a beaucoup contribué à ma connaissance au moins bilingue. Je crois qu’étudier l’arabe, la langue maternelle, et le français comme première langue, étaient deux étapes fondamentales pour ma formation initiale. L’apprentissage de deux langues dans l’enfance améliore les capacités cognitives, ensuite la curiosité, les voyages, l’ouverture à d’autres cultures et littératures ont contribué à cela, plus tard. En plus de la littérature arabe et française, j’ai également étudié les œuvres anglaises et italiennes dans les langues originales. Donc je me sens vraiment comme une citoyenne du monde, sans frontières. L’apprentissage des langues nous aide à donner un sens au monde, le petit monde et le grand, et peut même influencer notre façon de le voir et surtout de le décrire. Donc de le traduire.

2. Notre pensée est influencée par les codes de la langue principale, maternelle ou de vie. Mais par le bilinguisme, le multilinguisme, qui multiplient les interférences mentales, s’ouvrent alors des connexions émotionnelles, intellectuelles, esthétiques, éthiques. C’est un évident enrichissement, mais un vécu complexe qui peut rencontrer des paradoxes. Comment le vivez-vous ? Et comment le théorisez-vous ? 

Le multilinguisme est certes une richesse et une ouverture d’horizons infinis mais aussi une source de paradoxes, de douleurs, d’odeurs et de souvenirs. Certains contextes ou situations nous obligent à utiliser une langue sur une autre. Certaines émotions veulent s’exprimer dans une certaine langue et non dans l’autre. Le rêve par exemple a sa langue. La réflexion a sa langue. L’intimité a sa langue. C’est un mouvement continu sur différentes pistes, parfois douloureux. C’est en quelque sorte comme vivre à plusieurs niveaux.  Sans doute, les personnes qui parlent plusieurs langues ont plus d’ouverture d’esprit et de sensibilité culturelle, et ont plus de facilités à voir les choses sous un angle différent.

3. Peut-on penser le métissage linguistique comme un idéal qui aurait pouvoir d’abolir les frontières culturelles, les barrages idéologiques ? Et comme on ne peut apprendre toutes les langues, la traduction est-elle un moyen de tendre vers cela, en faisant se croiser nos lectures des œuvres, en déclenchant aussi la curiosité pour ces langues lues à travers un filtre ? Votre motivation, dans ce goût de l’écriture d’autrui, de l’ailleurs, est-elle fondée aussi sur la conviction que la rencontre des écritures étrangères provoque chez les lecteurs une transformation du regard sur « l’autre », soit donc facteur de paix ? 

Qui, je pense que le métissage linguistique est un idéal qui peut abolir les frontières culturelles, et en cela le rôle et la mission de la traduction et du traducteur sont fondamentaux. La traduction est un pont, elle apporte aux lecteurs des œuvres qu’ils n’auraient jamais lues. Il suffit de penser à toute la littérature mondiale s’il n’y avait pas de traducteurs. La littérature en dit long sur un peuple et sa culture et démolit les préjugés. Si je pense combien la littérature arabe est pleine de messages spirituels, d’amour et de beauté, cela me pousse à vouloir la diffuser, la faire connaître. La connaissance de l’autre passe par là, traduisant sa pensée et donc notre regard vers lui change aussi.

4. Vous traduisez. Or traduire c’est écrire, c’est une co-création d’un texte. La démarche est-elle pour vous une lecture intensifiée, ou une expérience linguistique particulière, ou une sorte de création autonome, comme une transformation alchimique d’une page, même et autre à la fois. Ou tout cela à la fois ? 

C’est en fait tout à la fois. Traduire est une lecture intense et critique, une réécriture du texte lu, son interprétation, sa trahison, moments de tension et de dialogue permanent avec l’auteur. Tout cela produit un texte traduit qui a l’esprit du traducteur. Une traduction vit avec le souffle de son traducteur. Pour moi il s’agit d’un texte nouveau et d’une création autonome.

*** à suivre

Sana DARGHMOUNI: Traductrice et universitaire. Elle collabore à la revue La machina Sognante . Elle est auteure d’essais.

Propos recueillis par Marie-Claude SAN JUAN: poétesse et blogueuse. Elle collabore à plusieurs revues. Livre: (photographies et textes) Ombres géométriques frôlées par le vent, éd. Unicité, 2020.

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