Un jour idéal pour mourir – de Samir Kacimi : en Algérie, le suicide rend la vie belle

Le roman de Samir Kacimi publié en langue arabe en 2009 vient de paraître en langue française, simultanément en France chez Actes Sud et en Algérie chez Barzakh éditions.

Le roman s’ouvre sur une scène de suicide, représentant un homme prêt à se jeter  du quinzième étage d’un immeuble de la banlieue algéroise. Il s’agit de Halim Bensadek, journaliste quadragénaire  à l’existence vaine : après le chômage, il travaillait dans un journal qui le payait mal ; sa fiancée Nabila l’a trahi ; sans le sou, il ramassait des mégots et quémandait des cigarettes…

Pour lui, cette vie qui ne lui souriait pas, est un jeu et seul le suicide peut la dépasser. « Ce qui l’avait surtout convaincu dans l’idée du suicide, c’était la dimension poétique que les gens attribuent à ce geste. Quiconque met fin à ses jours est une exception  humaine à la loi de la fatalité…. » (p08).

Avant de se jeter, il a écrit et envoyé par poste  à sa propre adresse une lettre qui explique son acte; ainsi, il estime que les gens parleraient deux fois de lui : d’abord  sur le  suicide et ensuite sur le mystère de la lettre. Et son existence aurait enfin un sens.

Les secondes qui séparent l’homme de sa fin sont une occasion pour découvrir amplement  Halim et son entourage étrange : son voisin Omar Tounba qui perd sa bien-aimée à cause de son père ;  sa ville où règnent la trahison, la déception et le quotidien machinal  sans importance…

Alors Halim ira-t-il jusqu’au bout de sa décision ? L’idée du suicide lui permettra-t-elle de vaincre la vie et son jeu ? Et si par miracle son suicide échouait ?

Le roman est une œuvre absurde. Présent en  littérature, en philosophie, et au théâtre, l’absurde  résulte  de la confrontation de l’humain avec un monde qu’il ne saisit pas et qui échappe à toute logique. C’est le   divorce de  l’homme et du monde, comme le définit Camus qui explore largement cette  notion dans son essai Le mythe de Sisyphe (1942), référence majeure pour comprendre l’absurde.

Pour appliquer cette notion de l’absurde dans la fiction, l’auteur recourt à divers outils. D’abord, il explore un thème très cher au mouvement de l’absurde : le suicide.  « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. ». (Camus, Le mythe de Sisyphe, Folio, édition de 2016, p17 ).  Ainsi, Halim choisit le suicide.

Selon l’absurde, le monde échappe à la raison et à la logique alors que le raisonnement absurde est logique ;  l’existence est machinale, tous les jours se ressemblent et  la seule certitude est la mort.  Ces notions théoriques sont appliquées sur  Halim Bensadek et d’autres personnages. Halim est quadragénaire sans rien d’important ; journaliste pauvre et mal habillé, un misérable quémandant même des cigarettes, sa fiancée l’a trahi, son entourage est aussi étrange que sa vie…Il ne comprend pas ce monde. Pour  mettre fin à ce jeu de la vie, il choisit le suicide qui donnerait un sens à son existence jusqu’alors vaniteuse et  illogique.

En s’adressant à la vie dans un soliloque, il dit : «   Je serai l’exception à ta règle, je déciderai de l’heure et de la manière de ma mort(…) Je me libérerai de ton petit jeu sans fin, je quitterai la partie, la partie que tu tiens… » (p106).

D’autres personnages sont aussi pris dans l’abîme de l’absurde comme Omar Tounba, voyou obsédé par le kif et l’alcool, le caïd du quartier. Lui aussi ne comprend pas sa vie, ce monde. Il perd sa bien-aimée Nissa Bouttous qu’il rêve épouser car elle a eu une relation avec son père ; sa mère tue ce dernier par jalousie… ; il quitte tout et s’en va sans savoir où aller : l’explication du monde échappe  à sa raison.  

Ensuite, l’auteur installe des faits comiques (voire satiriques) et tragiques pour peindre l’absurde. Camus dit que « Toutes les grandes actions et toutes les grandes pensées ont un commencement dérisoire » (ibid, p28). Par exemple, Omar Tounba est considéré comme mort puisque sa carte d’identité se trouvait dans la poche d’un cadavre non-identifié ; alors qu’il est toujours en vie. Ces choix du romancier font rire peut-être, mais vus avec un regard absurde ils deviennent raisonnables.

En plus, le romancier utilise des procédés linguistiques pour illustrer l’absurde. Par exemple, la phrase « ce n’est pas possible…ça se peut pas » est répétée plusieurs fois. Elle montre le désarroi des personnages qui sont incapables à comprendre le monde avec logique et raisonnement. Autre exemple: le titre « absurde » du roman. De même pour les noms de certains personnages qui expriment le rien, le non-sens : Tounba veut dire « rat » en dialecte algérien, un SDF est appelé par le chiffre Six-Quinze…

Par ailleurs, il emploie le procédé de la répétition. Celle-ci rappelle le mythe de Sisyphe qui refait la même tâche éternellement. Comme dans certaines œuvres absurdes (Beckett), quelques phrases et  passages sont entièrement repris d’un chapitre à l’autre. La répétition illustre ici le caractère machinal de l’existence et son non-sens.

En outre, il se sert d’éléments de structure comme la narration qui brise la chronologie du début à la fin,  la numérotation des parties (après le Chapitre 1, il y a le chapitre 1-bis), et l’écriture fragmentaire comme chez tant de romanciers égyptiens. Ainsi, le roman est  un ensemble de fragments  qui se croisent et se séparent, mais se fusionnent à la fin pour tisser un tout homogène. Par exemple, un fait qui a lieu au début ne trouve sa suite qu’après deux ou trois fragments ; c’est le cas du suicide de Halim entamé dès le début puis interrompu par  d’autres faits. Cette structure installe le suspens et captive le lecteur. Bref, elle appuie l’absurde en brisant les règles de la logique.  

Le décor renforce également  ce caractère absurde du roman. Le narrateur omniscient peint un décor étrange et sombre  occupé par des  antihéros sans importance (Halim, Omar, Six-Quinze..) ; un décor  dégradé par les déchets, les bagarres, la violence, l’hypocrisie, la  trahison…Halim se jette d’un immeuble AADL (L’Agence nationale d’amélioration et du développement du logement) : une manière de dire que ces logements (distribués après un grand retard et objets de grandes arnaques…) ne sont bons que pour le suicide.  Le lieu principal est la banlieue pas  le centre d’Alger ; ce choix favorise l’absurde.

Dire  absurde c’est dire  humanité et condition humaine. Le roman explore l’humanité de certains personnages mis à la marge de la société  à cause des circonstances et leur rend hommage. Outre Halim, Omar, et le SDF, Nissa Bouttous qui est qualifiée de pute est une orpheline de père, violée à l’enfance par son maître d’école…Ce choix de personnages insignifiants, « étrangers » de la société, illustrent aussi l’absurde à travers le divorce avec le monde; par exemple, un journaliste devrait avoir une vie digne pas misérable.

Renforcée par des notes de bas de pages qui expliquent les mots et notions emprunts au dialecte algérien, la traduction est agréable. Contrairement aux autres mots du dialecte algérien gardés tels quels (chikour, zetla… ),  le mot « roumi » (en singulier) a été remplacé par « Les Européens ». Ancré dans l’Histoire, le mot « roumi » est souvent utilisé au sens péjoratif pour désigner un Européen ;  il  aurait été écarté pour éviter peut-être le malentendu et la polémique puisque le livre est publié en France.

Sinon, pourquoi ne  pas garder « roumi » en ajoutant une note de bas de page comme avec les autres emprunts ? C’est le choix du traducteur ou de l’éditeur ? Ces questions sont propices pour une recherche littéraire étudiant  le transfert du texte de l’arabe vers le français pour en  analyser   les points de ressemblance et de divergence.

Ancré à Alger, le roman a un écho universel. Sauf que ce qui  l’empêche un peu d’atteindre l’universalité, c’est l’insistance sur des éléments locaux (noms de villes et quartiers, mots propres à la culture algérienne…). Si ces repères étaient effacés comme dans la plupart des grandes œuvres absurdes, le roman atteindrait facilement l’universel puisque l’absurde se passe de la logique et des repères réalistes.

L’originalité de ce roman est sa ligne qui dépasse, de par le thème et l’esthétique,  les sentiers classiques du roman algérien enfermé souvent dans des thématiques anciennes et récurrentes sans nouveaux angles (avec une construction souvent classique): la guerre d’Algérie, la décennie noire, tranches de vie à Alger, le mariage arrangé…

Sans faire de l’autobiographie, le romancier s’est inspiré de sa vie et de son entourage ; comme Halim, il est quadragénaire (né en 1974), il est né à Alger et a travaillé dans la presse.

Bref et puissant, simple et aiguisé, Un journal idéal pour mourir est un roman qui peint la vie par la mort,  la condition humaine par l’absurde.  Un beau roman philosophique  qui invite à réfléchir sur le réel par la fiction.

***

Note: Le nouveau roman de Samir Kacimi a paru en 2020 (en arabe): الحماقة كما لم يروِها أحد

Point fort du livre: la structure (construction du roman dans son ensemble).

Belle citation: « Ce qui l’avait surtout convaincu dans l’idée du suicide, c’était la dimension poétique que les gens attribuent à ce geste. Quiconque met fin à ses jours est une exception  humaine à la loi de la fatalité…. » (p08).

L’auteur:  né en 1974 à Alger, Samir Kacimi est un écrivain de langue arabe. Après des études de droit, il a travaillé dans la presse. En 2016, il a eu le prix Assia Djebar.

Un jour idéal pour mourir, Samir Kacimi, éd.Actes Sud/Barzakh, trad (arabe) par Lotfi Nia, France-Algérie, 2020.

  • Cette critique a été faite à partir de la version des éditions Actes Sud.

Par TAWFIQ BELFADEL

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