Implosions – de Hyam Yared : les explosions du Liban et des Libanais

Après  Nos longues années en tant que filles, Hyam Yared publie son nouveau roman, Implosions (Equateurs éditions 2021).

Pour lire la critique du précédent roman  cliquez ici : Nos longues années en tant que filles

Le jour des explosions au port de Beyrouth (le 04 aout 2020), la narratrice et son mari se trouvent au cabinet de leur thérapeute pour soigner leur couple  à la  dérive et au seuil du divorce. Elle est écrivaine Libano-Canadienne , lui Franco-Libanais. « Entre une thawra ( révolution) d’octobre à l’agonie, une crise économique et la pandémie, notre couple partait à la dérive » (p13)

La déflagration du port est la goutte de trop. C’est l’occasion pour la narratrice de creuser divers sujets qui font du Liban un pays amer : la famine de 1915, les traumatismes des guerres passées, la guerre civile, les dangers du communautarisme, la crise économique, la corruption, etc. « Le Liban est un rêve. Il nous a rendus fous » (p39)

L’après-4aout réparera-t-il ce couple autrefois rayonnant d’amour ? Quitter le Liban sera-t-il une solution ? L’écriture permet-elle de réparer le présent, de sauver ?

Même si l’évènement du 04 aout est l’élément déclencheur du roman, celui-ci n’est pas un livre sur les explosions qui ont déchiré le port. « Une fraction de seconde a suffi : Beyrouth n’est plus que la trace d’elle-même » (p 11.). Ainsi, le 4 aout constitue le fil conducteur qui tisse les divers fragments du roman.

Le roman peint un Liban amer à travers une kyrielle de malheurs qui le déchiquettent comme la guerre civile, la crise économique, la corruption, l’échec politique, le coup du port couvert de non-dits et de scénarios…« Mal aimés, abandonnés, pillés, Les Libanais ont hérité d’une nation vendue et  revendue mille fois » (p65).

Le roman est engagé. La narratrice dévoile les faux-semblants et fustige les auteurs du mal avec audace et subversion. Un roman qui se lit tel un cri.

Le thème du Covid est présent.  De temps en temps, la narratrice évoque la pandémie et ses conséquences néfastes.« Le confinement m’a transformée en mère-à-traire,  en écrivaine frustrée ou en épouse sous-érotisée » (p50).

L’exil est aussi présent notamment avec le dilemme de partir-rester qui déchire plusieurs personnages  oscillant entre l’amour du Liban et l’amertume de la vie libanaise. « J’aurais voulu quitter le Liban. Lui, rester » (p126).

En outre, le roman a un caractère féministe. La narratrice fustige le machisme, le patriarcat, la tradition sexiste, utilise la langue inclusive et défend les droits des femmes.  Certains éléments appuient ce caractère : elle a cinq filles (aucun garçon). « Une revanche à prendre sur cette guerre des sexes dont j’avais hérité. Inverser le patriarcat. » (p165)

A travers ce roman, l’auteure fait l’éloge de l’écriture.  Le personnage principal est une écrivaine. Souvent, la narratrice évoque le monde de l’écriture et chante ses bienfaits. « L’écriture a fait le reste. Elle m’a sauvée » (p120).

Le roman fait également l’éloge de la diversité et de la cohabitation. Toutes les nationalités, religions et différences cohabitent dans ce livre. La narratrice est Libano-canadienne; son mari est Franco-libanais, son chauffeur est Syrien…Elle fustige aussi les frontières confessionnelles au Liban. « Mais en réalité nous sommes  une superposition de passages « (p42)

La poésie est omniprésente. Çà et là, des phrases sont des vers insérés dans la prose, pleins de beauté et de profondeur. Il faut rappeler que Hyam est aussi poétesse et a publié de la poésie. Ce caractère donne plus de beauté au roman. « Beyrouth pourrait s’envoler, portée par son cri » (p238)

Le roman a un petit point faible: les intrusions de l’auteure. Par intrusion, on entend le fait que l’auteur prend la place du narrateur. Le texte devient une digression rendant faible l’intrigue. Autrement dit, au lieu de dire des choses par des faits littéraires (actions, descriptions, dialogues…), l’auteure (glissant dans la peau de la narratrice) dit tout elle-même comme s’il s’agissait d’un article de journal ou de dissertation. Ainsi, la narratrice-Je tombe dans l’omniscience ce qui est contradictoire en narratologie. Résultat: l’auteure ne laisse aucune brèche au lecteur pour réfléchir et déduire. la certitude l’emporte sur le doute qui est la sève de la fiction.

Voici un exemple: «  Nous sommes les pitoyables figurants des écrans du monde entier. » (p70). Ainsi, au lieu de narrer avec son JE, la narratrice, à cause des intrusions de l’auteure, oublie sa tâche et digresse en utilisant le Nous. Cependant, ce point n’altère en rien la beauté et la qualité du roman.

Le livre s’inscrit dans l’autofiction: autobiographie romancée. Hyam a glissé divers pans autobiographies dans ce texte embelli avec de la fiction; Liban le pays natal, l’écriture, noms de certains amis (Bernard Wallet, Hemley Boum)…Elle le révèle elle-même à la fin du livre; « …les personnes fictives ou réelles qui ont inspiré ce récit hybride  qui ne ressemble à rien. Peut-être à la vie » (p271)

Audacieux et percutant, à la lisière du réel et de la fiction, Implosions est un roman qui suture les blessures du Liban. Un cri de colère et d’amour. Un bel hommage au pays natal, doux par sa violence!

***

Point fort du livre: roman engagé

Belle citation: « Ce pays est un guet-apens. Une prise d’otages. Vous y laissez un pied, il vous happe en entier. …un pays aussi instable qu’un volcan » (p26-27)

L’auteure : née en 1975 au Liban, Hyam Yared est une écrivaine de langue française. Diplômée en sociologie, poète, elle est présidente de l’association culturelle Centre Pen LIBAN.

Hyam Yared, Implosions, éd. Equateurs, France, 2021, 272.

Par TAWFIQ BELFADEL

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