Mahmud et Yezida – de Murathan Mungan : amour et traditions meurtrières en Turquie

Les éditions Kontr publient les livres traduits du turc vers le français. Une dizaine de titres est déjà publié. Mahmud et Yezida est l’une des ses récentes parutions, livre publié en langue turque en 1992, premier volume de la trilogie mésopotamienne de l’écrivain Murthan Munagn.

Pour découvrir l’entretien avec le directeur de Kontr éditions cliquez ici : entretien avec Sylvain Cavaillès

Mahmud et Yezida sont follement amoureux  l’un de l’autre. Lui est musulman; elle est ézidie : la coutume millénaire interdit le mariage et même le contact entre Ezidis et Musulmans. Leurs deux villages, quelque part à Mardin (sud-est de Turquie) ,  sont rivaux par tradition. L’ézidisme (yézidisme) est une religion monothéiste présente notamment en Irak, en Iran et en Turquie. « Le plus secret. Le plus interdit  le plus grand péché. L’homme musulman, c’est un effroi amoureux de ce genre » dit Yézida  (p19).

Ne pouvant se marier, vivant un amour interdit, les deux amoureux sont  très affectés. «  Ces derniers temps Mahmud est à la fois comme un fantôme et comme une ruine » (p74). Un autre élément complique cet amour platonique et rend l’union des deux amoureux encore impossible : le village musulman de Mahmud veut spolier un terrain ézidi, réveillant ainsi le fantôme endormi de la vendetta.

L’état de Mahmud se dégrade. Aveuglé par la passion; il se dirige au village ézidi. Les Ezidis l’achèvent avec plaisir.  Que fera Yézida suite à la perte de son amant ? Fuira-t-elle, choisira-t-elle la mort, ou acceptera-t-elle son destin ?

Pour découvrir d’autres livres en relation avec la Turquie cliquez ici: Lettres de Turquie

Le livre peint une belle histoire d’amour. Un amour interdit qui rappelle les passions légendaires : Tristan et Yseult, Majnoun et Leila, Chimène et Rodrigue (le Cid de Corneille), Roméo et Juliette …L’interdit rend l’histoire davantage attirante. Là, il ne s’agit pas de catégorie sociale ou de pauvreté, mais d’interdit du à la tradition : les Ézidis et Musulmans sont des ennemis depuis des millénaires. « Les Ézidis sont créatures du démon. Jouons maintenant à la lapidation de l’ezeidi . Qui lapide un Ézidi c’est comme s’il lapidait le diable » (p 29-30) dit un personnage musulman. L’amour est plus fort que la tradition : Mahmud refuse un mariage arrangé avec une fille de son village ; Yézida déclare son amour à la fin et se venge des traditions de son village.

Derrière cette histoire d’amour, c’est la tolérance religieuse qui est explorée. Le livre fustige la haine qui sépare les villages d’une même région, les gens d’un même pays, en les poussant au crime. Cette haine trouve sa source dans des  traditions millénaires, meurtrières et  pleines d’obscurantisme. L’auteur plaide pour la tolérance, l’amitié, la cohabitation heureuse malgré les différences des religions et traditions ; cela est illustré par l’amour interdit qui montre qu’on peut s’aimer en dépit de la diversité. « Je ne toucherai pas à ta religion. Tu pourras devenir musulmane, ou rester ézidie. Mais sois ma femme, sois ma compagne » (p 14) disait Mahmud à sa dulcinée.

La paix est aussi illustrée par l’arrivée de la mère de Mahmud dans le village ézidi, un geste déconstruisant la coutume, pour parler à Yezida. Celle-ci crie :  «  Comment la tradition peut-elle faire payer l’amour par la mort, mère ? » (p102).

Le caractère ethnographique est présent. Çà et là, les personnages ou le narrateur absent (pour les didascalies et commentaires) évoquent des éléments de patrimoine (traditions, plats, cultes…) chez les Ezidis et Musulmans de Mardin. Par exemple, il y a la culture du cercle sacré chez les Ezidis : si une personne édizie est enfermée dans un cercle tracé, personne ne peut la toucher, et elle ne pourra en sortir avant que le cercle ne soit effacé par celui qui l’a tracé. Aussi, chez les musulmans, ils allument un feu et s’imaginent en train de lapider un Ezidi.

Le livre est une pièce de théâtre contemporaine. Construite en onze scènes, elle est écrite à la façon d’un roman ce qui rappelle le théâtre moderne de Brecht, Beckett, Ionesco : un texte qu’on peut lire sans le jouer. Aussi, cette pièce efface la frontière entre scène et salle des spectateurs et insère  des songes,  ce qui rappelle le phénomène de distanciation chez Brecht. « A chaque fois que les lumières reviendront après s’être éteintes , la foule aura augmenté finissant par déborder de la scène à la salle »(p93) dit le narrateur-absent.

L’auteur rend hommage à la région de Mardin, ville du sud-est de Turquie connue par son patrimoine millénaire et la diversité des cultes, et où vit  notamment une communauté kurde côtoyant les autres cultures. La famille de l’auteur est originaire de Mardin.

Le rôle des traducteurs est souvent ignoré par la critique littéraire. La traduction de cette pièce est agréable, transmettant du turc l’intrigue et le coté profond du livre, ajoutant même des notes pour davantage de précision.

Narrant une belle histoire d’amour, sensible et humain, Mahmud et Yezida remet en cause les traditions meurtrières et  bâtit des ponts entre les différences.

***

Point fort du livre: la relation enter Ezidis et Musulmans.

Belle citation: « Moi aussi j’ignorais ce qui alimentait sa peine, ou en était la source, le centre. Mahmud était comme un soleil. Mais son soleil ne se séparait jamais des nuages. » (p80)

L’auteur: né en 1955 à Istanbul, originaire de Mardin, Murathan Mungan est l’un des célèbres auteurs de la Turquie. Il écrit dans divers genres: roman, poésie, théâtre…Le dernier Istanbul (2021) est son dernier livre traduit vers le français.

Mahmud et Yezida, Murathan Munagan, trad. Sylvain Cavaillès, éd. Kontr, France, 2021, 112p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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