Une farouche liberté – de Gisèle Halimi et Annick Cojean : rétrospective des combats et testament de l’avocate

Quelques semaines après la mort de Gisèle Halimi, a paru son dernier livre écrit avec la collaboration d’Annick Cojean : Une farouche liberté.

Dans son introduction, la journaliste Annick Cojean avoue son admiration pour Gisèle Halimi et souligne  les valeureux combats de l’avocate qui ont plus de soixante-dix ans. « A 93 ans, elle persiste et s’insurge, stupéfaite que la condition des femmes n’ait pas suscité l’immense révolution qu’elle appelle de ses vœux, seule capable d’anéantir un patriarcat millénaire, destructeur…et grotesque ». (p11)

Le livre est constitué de parties séparées et complémentaires, organisées selon des thématiques. Ainsi, Annick pose des questions claires et profondes auxquelles répond longuement l’avocate Gisèle Halimi.

Alors, à 93 ans, quels sujets aborde l’avocate irrespectueuse ? Quel legs laisse-t-elle aux   femmes d’aujourd’hui ?

D’abord, Gisèle parle de son enfance en Tunisie où elle est née. Marquée par la misogynie, le machisme et l’injustice, cette phase a été pour elle un élément déclencheur réveillant sa révolte et sa passion pour la justice. Dans la famille, la petite Gisèle s’indignait et faisait même la grève de faim… « Tout est parti de l’enfance et de cette indignation ressentie dès mon plus jeune âge devant la malédiction de naître fille » (17).  Dans cette partie, elle insiste aussi sur la valeur des livres qui l’ont sauvée.

Ensuite, l’avocate  évoque son travail d’avocate, après des études à Paris. Elle illustre cette partie avec de célèbres procès et engagements : Moknine, El Halia, l’indépendance d’Algérie, la grâce des condamnés à mort, la lutte contre la torture…Elle souligne notamment le rejet senti au Tribunal à cause de son sexe jugé alors inférieur. « Pendant des années, et avant chaque procès, je savais qu’il faudrait me battre doublement. Parce que j’étais une femme d’abord. En tant qu’avocate ensuite » (p 45). Elle se battait malgré la haine et les menaces en prônant une justice hors-la-loi vu que la loi était injuste; « Ma liberté n’a de sens que si elle sert à libérer les autres » dit-elle (54).

Par ailleurs, Gisèle s’attarde sur la question du viol qu’elle juge en tant que « fascisme ordinaire », « une mort inoculée aux femmes ».  Elle réaffirme sa lutte contre le viol, commencée très tôt avec la guerre d’Algérie, du temps où elle a défendu les militantes algériennes violées par les soldats français dont Djamila Boupacha. «  Djamila Boupacha représentait tout ce que je voulais défendre. Son dossier était même, dirais-je, un parfait condensé des combats qui m’importaient… » (p59).

Gisèle souligne également son féminisme acharné en remettant en cause les lois machistes, en créant l’association Choisir, et en formant un vrai mouvement avec d’autres noms célèbres dont Simone de Beauvoir…Elle illustre son combat féministe avec la loi autorisant l’avortement et criminalisant le viol née grâce aux procès d’Aix en Provence et celui de Bobigny : affaire connue sous le nom Manifeste des 343. « J’ai avorté. Je le dis. Messieurs, je suis une avocate qui a transgressé la loi.», dit-elle aux juges (p88)..

Avant de conclure, l’avocate relate son engagement politique du temps où elle a joint le féminisme à cette dernière pour renforcer la cause des femmes. « L’occasion de concilier  mes deux engagements viscéraux : le féminisme et la gauche » (p111). Après des tentatives, elle devient députée, poste qu’elle abandonne ensuite à cause du caractère machiste de l’Assemblée. Sans pour autant abandonner son féminisme acharné qui secoué l’Europe et d’autres pays du monde comme les USA.

En guise de conclusion, elle se dit étonnée que la révolution des femmes n’ait pas encore eu lieu. Elle déclare que les femmes sont aujourd’hui complices de leur humiliation, à cause de leur silence.  Elle s’adresse à elles en utilisant le VOUS pour leur passer le flambeau du combat féministe : «soyez indépendantes économiquement », « soyez égoïstes », «  refusez l’injonction millénaire de  faire à tout prix des enfants », «n’ayez pas peur de vous dire féministes ». 

Elle leur ajoute : « Le combat est une dynamique. Si on arrête, on dégringole (….) Ne laissez pas passer un geste, un mot, une situation, qui attente à votre dignité. La votre et celle de toutes les femmes » (152.) La toute dernière phrase de Gisèle est un hommage à son amie Simone de Beauvoir : « On ne naît pas féministe, on le devient » (p153).

Le livre est un entretien. Cependant, il ne s’agit pas d’un entretien biographique mais il d’un livre-référence  qui éclaire sur la justice et le féminisme. Comme l’a affirmé elle-même l’avocate, ses combats sont ceux des autres. « J’emportais ma vie dans les prétoires » (130).

Pour illustrer ses réponses, Gisèle mêle témoignages, vérités historiques, des anecdotes… Elle révèle même des fragments intimes de son autobiographie comme  ses deux avortements, la présence de Louis Aragon  comme témoin de son mariage, les diners avec Simone et Sartre…Autrement dit, le livre n’est pas uniquement le condensé des choses déjà révélées dans ses propres livres ; il contient d’amples informations inédites. « Je roulais le couscous à la main et j’attendais que la semoule prenne l’eau et le sel. Je servais aussi à Sartre des pâtes frites dans la poêle, avec l’ail dont il raffolait. » (p80)

L’avocate s’inquiète notamment, à 93 ans, de la justice, de la condition des femmes, et de l’humanité en général. Son inquiétude se manifeste grâce aux questions profondes qu’elle pose. « Peut-on tolérer qu’en Europe, une femme sur trois soit victime de violences physiques ou sexuelles? » (p124).

Le livre est dédié à son mari Claude Faux, secrétaire de Sartre, à qui elle rend un vibrant hommage en tant que conjoint aimant et un compagnon de combat.

Riche en informations inédites, Une farouche liberté est le condensé des combats de Gisèle Halimi. C’est aussi un poignant hommage aux femmes et un sensible testament humaniste.

***

Point fort du livre : les témoignages.

Belle citation : « Il est un langage que tiennent les hommes et que les femmes ne devraient jamais laisser passer. Les mots ne sont pas innocents. Laisser passer un mot c’est le tolérer. Et de la tolérance à la complicité, il n’y a qu’un pas » (p 45).

L’auteure: née en 1927 en Tunisie, Gisèle Halimi est avocate et féministe. Elle est morte en juillet 2020. Parmi ses écrits: Avocate irrespectueuse, La Kahina.

Annick Cojean est journaliste française et auteure de plusieurs livres.

Une farouche liberté, Gisèle Halimi avec Annick Cojean, éd. Grasset, France, 2020, 160p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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