Entretien avec Anouar Benmalek; « le bon romancier est celui qui arrive à faire oublier la frontière entre fiction et réel »(2)

Le magazine Lecture-Magazine la deuxième partie de l’entretien avec le romancier Anouar Benmalek.

Pour lire la première partie cliquez ici: Anouar Benmalek

Question : Quels sont ces « Et pendant ce temps… » qui vous ont le plus inspiré ?

Je pourrais vous faire une liste, dans le désordre, des « Et pendant ce temps… » qui rythmèrent et influencèrent directement ou indirectement le développement de mon chantier littéraire. Souvent, cette influence n’est pas du tout proportionnelle au poids « géostratégique » ou médiatique (quels mots obscènes !)  de l’événement. Cette influence peut être due au seul fait d’avoir pu mettre un visage sur un acteur de telle tragédie, minuscule en regard des enjeux internationaux, immensément vitale pour la ou le concerné parce qu’il y va de sa vie !

Bien sûr, je n’ai pas utilisé l’ensemble de ces événements dans mon nouveau roman. Il y en avait trop et cela aurait été contradictoire avec la notion même de roman. Aucun de ces événements n’a directement inspiré une partie quelconque de mon travail. Mais ils m’ont cependant fourni l’énergie intérieure, due en partie à l’horreur éprouvée, pour poser, à travers mes différents personnages, les « bons » comme les « mauvais », l’éternelle question de la fiction.

Pour moi, lorsque nous lisons un roman, une partie de nous-mêmes, consciemment ou inconsciemment, se pose inévitablement la question suivante : qu’aurions-nous fait si nous avions été à la place de la victime, de l’assassin, du témoin ? En somme, le noyau du roman est probablement la transmission d’une expérience individuelle singulière lors de la confrontation avec des conditions nouvelles objectives, dramatiques le plus souvent.

Et c’est ainsi que naquirent plusieurs personnages : Adams, le Lakota pilote de drones, Zayélé la Yézidie employée dans une entreprise familiale à Damas, sur le point de succomber à l’adultère, ses deux enfants Reben et Aram qui vont avoir affaire au pire de Daech, Fawzi l’Irakien qui va devenir terroriste alors qu’il ne rêvait que d’aimer sa femme, Houda et Yassir, l’apprentie chanteuse et son amant, tous les deux en fuite dans une Syrie devenue folle…

Et puis Tammouz, devenu mon personnage clé, dont je n’ai jamais décidé de la nature définitive (humaine, « diabolique », un mélange des deux), qui apparaît à deux époques : temps bibliques et la Mésopotamie contemporaine.

Dans votre nouveau roman « L’amour au temps des scélérats » et dans d’autres de vos livres,  l’amour et la guerre sont omniprésents ; pourquoi le choix de ces thèmes?

Je répondrais à votre « pourquoi ? » en exhibant la liste de mes « parce que »  pour justifier qu’à mes yeux  L’amour au temps des scélérats est d’abord un roman d’amour ou, plutôt, d’amours :

– Parce que je voulais écrire une version mésopotamienne, à la fois antique et contemporaine, de  Tristan et Yseult, Qaïs et Leïla, Roméo et Juliette ;

– Parce que je voulais écrire une histoire d’amour — ou, plutôt des histoires d’amour — dans un des endroits de tout temps les plus outragés de la planète par l’intolérance religieuse,  la guerre perpétuelle, la tyrannie meurtrière ;

– Parce que je voulais écrire une histoire d’amour absolue, intemporelle,  entre un être, Tammouz,  qui jouirait de la malédiction de la vie éternelle et une femme de l’époque de Sumer, condamnée, elle,  à la tragédie de la finitude humaine ;

– Parce je voulais raconter la recherche désespérée de la trace de cet amour à travers les siècles par cet être-djinn étrange Tammouz  aimé des chats, qui n’est pas le diable, qui lui ressemble néanmoins, au moins par la punition invraisemblable que lui a infligée son « Patron » de coexister  avec les humains et d’y découvrir, à chaque fois renouvelés, les ravages de la  réitération du sacrifice d’Abraham ;

– Parce que je voulais écrire de « vraies »  histoires d’amour entre de « vrais » gens assignés malgré eux à n’être que des éléments déshumanisés des horreurs quotidiennes rapportées avec indifférence par les journaux télévisés ;

– Parce que je voulais écrire sur la force de l’amour maternel d’une Yézidie au milieu du pire ;

– Parce que je voudrais écrire, le cœur déchiré, sur la force de l’amour fraternel entre ses deux tout jeunes enfants se retrouvant dans un camp de Daech ;

– Parce que je crois que seule la littérature peut nous aider à ne jamais oublier que, derrière les événements les plus cataclysmiques, il y a toujours en fin de compte des êtres humains ordinaires, comme vous, comme moi, comme Houda et Yassir, Zayélé et Pierre, Reben  et Aran, qui auraient mérité de vivre jusqu’au bout, qui auraient mérité d’aimer jusqu’au bout ;

– Parce que,  d’un côté, tel Houda l’apprentie diva, je n’ai pas oublié la férocité du régime d’Assad et que, de l’autre, tel Tammouz l’amoureux trahi de Dieu,  il m’est impossible de pardonner  aux anciens et aux nouveaux fanatiques leur si insupportable docilité.

De manière plus générale, on a compté qu’il y a à peu près cent milliards de personnes qui sont mortes depuis que notre espèce existe. Oui, ces milliards de devanciers sont morts, réduits à présent au mieux à l’état d’atomes, intégrés çà et là à d’autres êtres vivants, à des rochers, à l’eau des océans, à l’air que nous respirons…

Mais avant d’être morts, ces êtres humains ont connu une expérience extraordinaire, inimaginable, rarissime dans ce cosmos peuplé pourtant de milliards de galaxies contenant chacune des milliards de soleils accompagnés de leurs époustouflants ballets de planètes, de comètes et d’astéroïdes : ils ont été vivants et parfois amoureux. Oui, vivants et amoureux !

Pesons bien le sens de cette double singularité à couper le souffle : vivants et éprouvant de l’amour… Comment ne pas vouloir la raconter ? De toutes les manières possibles ?

C’est ça, à mon avis, le but du roman (et de l’art) en fin de compte : parler du duel permanent entre la mort désespérante et ce noyau invraisemblable de la vie — l’amour, raconter l’éternelle victoire de la mort et la magnifique défaite de la vie alliée avec l’amour, nous faire supporter avec plus ou moins d’élégance cette infirmité essentielle qui veut  que le top départ de notre anéantissement soit donné dès la première seconde de notre venue au monde.

C’est ce que je me propose depuis toujours de faire dans mes livres, avec plus ou moins de succès. C’est ce que je me suis échiné à tenter de nouveau avec ce dernier roman dont le titre même est un programme…

Dans votre dernier roman, vous rendez hommage à Garcia Marquez. Que dit pour vous ce nom ?

Mon livre est un hommage non seulement à l’extraordinaire Garcia Marquez, mais à tous ceux qui consolent l’humanité de la tragédie de vivre par l’offrande de la création : poésie, roman, peinture, sculpture et le plus mystérieux des arts, la musique. Ma gratitude envers Marquez, Boulgakov et tant d’autres grands « raconteurs d’histoires » est donc infinie. C’est par la lecture que je suis devenu écrivain !

Votre personnage Tammouz  passionné de tablettes sumériennes rappelle la célèbre épopée de Gilgamesh. Que dit pour vous ce récit ?

Sumer est la mère des civilisations ! L’épopée de Gilgamesh tient autant de la religion que de l’art du roman. Tous nos grands mythes s’y trouvent déjà. La découverte de l’importance absolument sidérante de la civilisation de Sumer a été pour moi un vrai choc culturel.

Dans ce roman vous rendez hommage aussi aux Yézidis effacés et persécutés à cause de leur différence : peut-on promouvoir la fraternité par la littérature ? Et pour quoi ce caractère humaniste ?

Le génocide des Yézidis a commencé dans l’indifférence la plus totale dans cette région du monde que nous qualifions par paresse d’esprit d’arabo-musulman, tant on oublie souvent son extraordinaire diversité ethnique et religieuse. J’ai été à la fois scandalisé et meurtri qu’un génocide au sens littéral du terme puisse avoir lieu dans le monde auquel j’appartiens sans soulever d’indignation dans la presse ni de manifestations populaires ou de protestations d’artistes et d’intellectuels. Le génocide des Yézidis, peuple adepte d’une vieille religion minoritaire dont j’ignorais jusqu’à l’existence il y a peu, a été une composante essentielle de mon désir d’écrire « L’amour au temps des scélérats ». Les scélérats, cela peut être au fond chacun de nous, par notre silence ou notre indifférence.

Dans votre nouveau roman, la religion est la première source de crimes. Pensez-vous que le naufrage de la civilisation est dû à la religion ?

La première source des crimes, c’est d’abord l’être humain lui-même. Mais l’homo sapiens veut pouvoir assassiner tout en gardant une bonne idée de lui-même. À cet égard, la religion est souvent un moyen extrêmement efficace de légitimation des crimes des hommes envers les hommes. Mais pas seulement la religion : voyez l’ampleur épouvantable des crimes du régime stalinien dans un pays pourtant officiellement « débarrassé » de la religion…

Votre expérience de journaliste (conflit du Moyen-Orient) a inspiré l’écriture du nouveau roman. Y a-t-il une frontière entre fiction et réel ?

Je pense que le bon romancier est celui qui arrive à faire oublier cette fameuse frontière entre la fiction et le réel. Je pense également que notre espèce est « biologiquement » faite pour écouter des histoires, aussi peu réalistes soient-elles. L’évolution a choisi de favoriser ceux, parmi les hominidés, qui « croyaient » aux histoires, même (ou surtout) les plus abracadabrantes : c’est ainsi qu’ils arrivèrent à croire à  des « récits » plus grands qu’eux-mêmes et à mieux se protéger les uns les autres en s’associant, grâce à ces récits fondateurs, en « groupes », puis « hordes », puis « tribus », etc.

Ce sont les histoires échevelées racontées au coin du feu par les premiers narrateurs de la préhistoire qui ont, à mon avis, créé au  fil du temps nos sociétés actuelles. Sans fiction, pas d’humanité !

***

L’auteur: né en 1956, Anouar Benmalek est écrivain, poète, et conférencier . Ses livres ont un ample succès international. Il vit en France.

Il est interdit de reproduire, partiellement ou intégralement, ce texte sans l’autorisation de la rédaction.

Propos recueillis par TAWFIQ BELFADEL

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