Le voyage d’Ibn Fattouma- de Naguib Mahfouz : misère et faux-semblants en terre d’islam

Le roman a été publié pour la première fois en 1983 en langue arabe.

Qindil, dit Ibn Fattouma, est un jeune homme qui vit avec sa mère dans un pays musulman dit Dar Al-Islam (Terre d’Islam). Orphelin de père, il est initié et enseigné par un imam qui épouse par la suite sa mère pour la richesse qu’elle a héritée. Qindil et Halima s’aiment mais la famille de celle-ci refuse l’union et la marie à un chambellan du gouverneur. Le jeune se sent trahi par sa mère, le maître,  Halima, et tout son pays.

La déception aiguise sa passion pour le voyage. Ainsi, Qindil devient voyageur. « Je suis un voyageur qui va de pays en pays en quête de savoir » (p124). Entamé pour une courte durée, le voyage devient un périple de longues années : le jeune va de pays en pays, découvre, analyse, médite, note sur son carnet, compare les pays avec le sien, tombe amoureux et se marie deux fois, …Son rêve est d’atteindre le pays de la perfection, Dar-al-Gabal, et retourner ensuite vers son pays pour le sauver de la misère et des faux- semblants.

Quindil atteindra-t-il le pays de ses rêves ? Quelles leçons puise-t-il dans son long voyage ? L’amour et la guerre le détourneront-ils de sa quête ?

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Le roman se présente comme un  récit d’aventure. Qindil va de pays en pays en  passant par des péripéties pleines de découvertes à la fois douces et douloureuses. Mais dans ce roman, le voyage n’est pas fait pour l’objectif de l’aventure : c’est un prétexte pour remettre en cause le  pays natal à travers sa politique, sa société, sa religion…Découvrir l’ailleurs pour mieux voir la terre natale.

Ainsi, dans chaque nouveau pays, Qindil  compare ce qu’il constate avec ce qu’il y a dans son pays, la terre d’islam. Il médite sur l’état de son pays. Les méditations sont favorisées par le questionnement et les dialogues avec les sages. « Un dirigeant despotique qui gouverne à sa guise, alors où est la base morale ? Et les religieux mettent la religion à son service, alors ou est la base morale ? » (pp97-98) se demande-t-il. C’est ainsi qu’il déduit que son pays est une terre de misères et de faux-semblants cachés derrière le voile de l’islam dit la religion de la perfection.

A travers une fiction, l’auteur fustige aussi l’instrumentalisation de l’islam. Cela est illustré par le duel qui traverse tout le roman :  Qindil découvre la civilisation, la liberté, la justice….dans des pays non-musulmans, alors que dans son pays sévissent les différentes misères et l’hypocrisie contrairement aux préceptes de l’islam.   « Quelle excuse trouver à  la misère dans mon pays, en terre d’islam ? » (p 25.p Il ajoute : « Mais je souffrais davantage de l’état dans lequel se trouvait l’islam dans mon pays, car le calife n’était pas moins tyrannique que le dirigeant d’Al-Aman » (p114).

L’auteur fustige aussi la guerre, un qui empêche l’épanouissement de l’humanité. Dans chaque station de voyage, la guerre éclate et cause de grands dommages : crimes, séparations, …Par exemple, c’est la guerre qui a séparé Qindil de ses deux épouses et ses enfants. « L’inquiétude me gagna, moi que la guerre poursuivait de pays en pays. » (p 85).

Le roman se présente comme une parabole : par allégorie, l’auteur compare une terre d’islam à d’autres  terres  dont la religion est le dernier souci. Les noms appuient cette parabole : Dar Al-Aman c’est la maison de la paix, Qindil c’est la lampe qui éclaire (le voyageur veut éclairer son pays natal et les siens). Ce choix n’est pas fortuit : il permet d’échapper à la censure qui sévissait sous Moubarek (livre publié en 1983 ) dont le gouvernement prenaient pour ennemi toute personne qui critiquait sa pensée unique. Aucun nom de pays n’est cité: le lecteur sous-entend l’Egypte garce à des repère…

Le roman fait référence également au périple d’Ibn Batuta qui fait un voyage de longues années en quête d’ailleurs et de sagesse. C’est comme si Naguib disait aux siens : « Voyagez pour vous éclairer, pour voir avec clarté votre pays noyé dans la misère et les faux-semblants ! ».

Sobre et plein de réflexions, Le Voyage d’Ibn Fattouma  invite à revoir  la relation avec l’islam pour bâtir un pays de lumières. Un beau livre de sagesse qui demeure d’actualité et défie le temps !

***

Point fort du livre: forme allégorique.

Belle citation: « Mais la différence entre notre islam et le votre, c’est que le notre n’a pas fermé la porte de l’interprétation, et un islam sans effort d’interprétation signifie un islam sans rationalité…. » (p94).

L’auteur: ne en 1911 au Caire, Naguib Mahfouz est un écrivain égyptien. Prix Nobel de la littérature 1988. Il est mort en 2006.

Le voyage d’Ibn Fattouma, Naguib Mahfouz, éd. Actes Sud, coll. Sindbad, trad (arabe) par Martine HOUSSAY, France, 2021, 144p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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