Le Doigt – de Dalie Farah : réparer l’enfance douloureuse par la littérature

Après son premier roman à succès  Impasse Verlaine , Dalie Farah publie le deuxième chez le même éditeur,  Le Doigt (Grasset 2021).

Pour découvrir la critique du premier roman cliquez ici : Impasse Verlaine

Quelque part en Auvergne en 2018, devant le lycée où elle travaille, une professeure quadragénaire est giflée par un automobiliste  à qui elle a fait deux fois un doigt d’honneur. Des années auparavant, l’agrégée de lettres a été frappée par des élèves. Pour elle, le doigt d’honneur est un refus de la peur.  «  Elle déteste qu’on lui fasse peur, surtout qu’un homme lui fasse peur. Le geste est né, une évidence reflexe » (p25).

La gifle devient un évènement. Menant son combat contre le coupable, la prof se trouve seule et déçue face à des collègues complices, une Justice fissurée, un secteur malade, une République en chaos…L’humiliation de la gifle la mène surtout à la source originelle de sa peur : l’enfance en banlieue, avec une mère algérienne qui éduque par la violence. « La bonne vieille  peur de son enfance est revenue ragaillardie» (p114).

Quelques années après la gifle, la prof tente de racheter son enfance manquée à travers celle de son enfant à elle. Elle arrête de dire et cherche refuge dans la littérature. Trouvera-t-elle la paix dans l’écriture ? Transmettra-t-elle à son tour la peur à son enfant ? Et si ce roman était une autofiction et la suite du précédent ?

Dans le roman, la gifle et le doigt d’honneur ne sont pas le centre du roman mais des prétextes. Il ne s’agit pas d’un roman sur la violence en milieu scolaire. Celui-ci est un arrière-plan. Le roman explore l’enfance comme source de peur chez les Français nés de parents immigrés.  Née de mère algérienne, ayant grandi dans une banlieue, la narratrice a eu une enfance malheureuse ; elle a trop subi dans son enfance : la violence de la mère, les coups, la banlieue, le HLM, le déchirement identitaire…« Comme elle n’a jamais quitté son enfance, elle est constituée à 75% de peur » (p204). Bref, elle n’a pas eu d’enfance.

Le roman précise que la peur peut être héritée, innée, produit de l’enfance, transmise d’une génération à l’autre. La mère de la narratrice, Vendredi, a vécu dans la peur en Algérie ; mariée adolescente à un immigrée, elle éduque sa fille en France (la narratrice) la violence et lui inocule la peur. Quoi qu’elle fasse, la prof n’arrive pas réparer cette enfance avec son français parfait, son métier noble, son « intégration » parfaite, son diplôme…A la quarantaine, elle reste cette fillette humiliée, dépourvue d’enfance.« Ma petite fille, je peux te tuer, trouve à me survivre. Ecoute ce que je te dis, la mort est à la racine de ton souffle » lui dit sa mère Vendredi (p126.)

Son rêve d’être le maître qui donne la peur est impossible; cela rappelle le complexe du colonisé de Fanon: l’opprimé souhaite être le maitre qui  domine. L’angle thématique du roman est très philosophique; cela s’explique par la passion de l’auteure pour la philosophie (diplômée en lettres et philo). Le roman peint ainsi la condition humaine.

Bien que le milieu scolaire soit une toile de fond dans le roman, celui-ci dénude les dessous sales de l’Education française : violence, hypocrisie, bureaucratie, marginalisation, clichés, désordre…«  La prof tente de plaisanter, Wauquier (Homme politique français) s’en fout de Thiers, il ne sait même  pas où c’est » (p 15). Malgré ses compétences, la prof reste pour ses collègues « Blancs-Vrais-Français » et les autres cette Arabe sauvée par la France ;  « l’école de la République la sauve et l’ingrate  fille des colonies fait des histoires » (100p), pensent-ils. Et au-delà de l’Education en désordre, le roman peint la France en désordre, perdue.

Le roman a aussi un caractère féministe. La gifle exprime la violence envers les femmes, symbolise la relation de force homme-femme ; le doigt d’honneur est en revanche un combat contre le patriarcat et le machisme.

Le roman est la suite du précédent, Impasse Verlaine ; un roman qui interroge la relation entre l’inné et l’acquis à travers  l’Algérienne Vendredi et sa fille née en France.  Dans Le Doigt  la narratrice quadragénaire est la fille de Vendredi la femme de ménage, qui a réussi par l’école. La narratrice évoque explicitement cette relation entre les deux romans.  « Ce qu’elle (Vendredi) sait le mieux faire, c’est nettoyer la France, la mère transmet à la fille, la fille applique, aime la crasse, le travail, … » (p54).

Le roman est une autofiction : une autobiographie romancée. L’auteure Dalie explore des pans de sa vie à travers la littérature : sa mère, son enfance, l’Algérie des parents, son identité entre deux rives, l’écriture, la région natale Auvergne, son travail d’enseignante, sa passion pour la philosophie…. Elle tente donc de réparer sa propre enfance par l’écriture tout comme son personnage féminin.

Pour une lecture approfondie, il est utile de lire le dernier roman de Faiza Guène, La discrétion. Ce roman peint la violence chez les fils-filles d’immigrés, comme produit hérité de leurs parents algériens. Il y a plusieurs points communs entre les deux romans.

Pour découvrir le roman de Faiza Guène, cliquez ici: La discrétion

Sobre et profond, humain et imprégné de réflexions, Le Doigt est un sensible hommage aux fils et filles d’immigrés dépourvus d’enfance. Un roman qui veut rompre la transmission intergénérationnelle de la peur.

***

Note: ce roman a été primé par le grand prix de l’héroïne-Madame Figaro 2021.

Point fort du livre : angle philosophique du thème.

Belle citation : « La littérature ne supporte pas le mensonge ; qui veut la littérature, devra passer par la vérité ; l’écriture ne soigne pas, l’écriture déterre les corps pour les faire parler. » (p206)

L’auteure: née en Auvergne en 1973, de parents immigrés d’Algérie, Dalie Farah est agrégée de lettres et philo et enseigne en classes préparatoires près de Clermont-Ferrand. Son premier roman  Impasse Verlaine a remporté plusieurs prix.

Le Doigt, Dalie Farah, éd. Grasset, France, 2021, 224p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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