Rue du Pardon – de Mahi Binebine: se libérer par le corps

Après le roman à succès Le fou du roi, Mahi Binebine publie son nouveau roman  Rue du Pardon.  Le roman raconte l’histoire de Hayat qui est née et a grandi à la rue du Pardon, quelque part à Marrakech. Ses parents ne l’ont jamais aimée. Des rumeurs circulent disant qu’elle n’est pas leur fille vu la couleur de ses yeux et celle de ses cheveux.

Ne pouvant supporter l’enfer des géniteurs, elle fuit la maison et se fait accueillir par la diva Mamyta. Celle-ci est  une artiste qui dirige une troupe de musique, subjuguant les gens par sa belle voix et sa dance ravissante.  En plus de  Mamyta, son grand-père, employé dans un luxueux hôtel, est sa deuxième source de bonheur.  « J’avais la ferme intention de me reconstruire. M’affranchir de la malédiction qui me collait à la peau, muer vers une vie nouvelle où tout serait possible.  » (p70)

Hayat rejoint la troupe et devient artiste à son tour. Elle fascine le public assez rapidement. Les jumelles, filles de Mamyta, lui vouent une jalousie et une haine destructrices.

Un jour, Mamyta et Hayat sont empoisonnées : un poison de sorcellerie  mortel. La dame rend l’âme, alors que Hayat survit et se réveille  à Casablanca après dix ans de maladie proche de la folie.

À Casablanca Hayat retrouve ses forces et crée sa propre troupe qui atteint aussitôt le paroxysme de la joie et la célébrité. L’histoire de Mamyta  se répète à travers Hayat qui sent la présence de la diva chaque instant.  Un jour, la jeune artiste rend visite à sa maison familiale, rue du Pardon. Veut-elle sauver sa petite sœur Alia  où s’installer auprès de ses parents qu’elle n’aime pas ?

Le roman est une ode à la vie. Le nom du personnage principal l’illustre bien : « Hayat » qui veut dire « vie » en arabe. Malgré une enfance malheureuse et le poison mortel, la jeune fille ne s’affaisse pas : elle continue d’aimer la vie, de vivre pleinement et librement. Les  médisances fomentées, le regard agressif des autres, n’ont aucun effet tant que son amour pour la vie est immense.

Le roman rend hommage aussi à des catégories de personnes mises à la marge dans la société. Hayat a eu une enfance malheureuse à cause des géniteurs. La diva Mamyta  vit dans son monde à elle, le monde de la nuit. Farid est un membre de la troupe qui est homosexuel : il raconte ses confidences à  Hayat qui lui est  une âme tendre et compréhensive. « Farid me racontait ses déboires avec le récalcitrant Mourad dont il était éperdument amoureux » (p83).

L’auteur rend en plus un hommage à la femme, et notamment ces « cheikhates » (femmes-artistes de musique populaire) du Maroc qui sont présentes dans l’Histoire du Royaume depuis des siècles, symboles de fête et de liberté; cela fait penser aux grandes cheikhates de l’Aita (genre musical basé sur le cri, la complainte).

L’auteur présente un conte sous une forme romanesque. On peut dire un roman-conte. D’abord, les éléments principaux  du conte sont  bel est bien présents : héroïne (Hayat), adjuvants (Mamyta, Grand-père),  opposants (parents, jumelles), objectif (art, vie)…Ensuite, l’élément crucial du merveilleux est aussi présent : Hayat dit et croit qu’elle est protégée et guidée par une voix angélique invisible. «Péremptoire sans être agressive, elle (la voix)  emprunte le ton des vieux sages pour me guider. Je la suis en toute confiance, un rien euphorique comme un oiseau qui trouve son nord. » (p 70). Enfin, la situation finale ressemble à celle d’un conte : une fin heureuse  dans laquelle l’héroïne réalise ses objectifs. Hayat rappelle ainsi Cendrillon et Blanche Neige…

Par le choix du lieu  Rue du Pardon, l’auteur rend hommage aussi à sa ville natale : Marrakech. Une ville qui constitue pour lui une source d’inspiration ; de par  ses ruelles et les petites histoires qu’elle cache dans chaque coin.  Une ville qu’il a quittée et à la quelle il est revenu après des années. Presque comme son héroïne Hayat. 

L’art est présent implicitement dans le roman. L’auteur s’est inspiré de ses expériences de peintre-sculpteur. Dans le roman, le corps joue un rôle primordial à la libération des personnages Hayat et Mamyta : danser, libérer le corps, pour se libérer soi-même. Le corps n’est pas un poids de chair et os, mais un élément existentiel. En se réveillant de sa maladie causée par la poison, Hayat retourne au chant-danse pour continuer de vivre.

Il suffit de scruter les peintures et les sculptures de Binebine qui représentent souvent des corps  en train de se libérer d’un poids écrasant; voir le site de l’auteur : https://www.mahibinebine.com

Simple et dense, nourri d’humour et de merveilleux, Rue du Pardon est un hymne à la vie, à l’amour de la vie,  quand le désespoir et la mort menacent de tout détruire. Un roman qui rend hommage à ces êtres marginalisés qui se libèrent et existent par leur corps.

***

Note: Mahi Binebine a eu le Prix Méditerranée 2020 pour ce roman.

Point fort du livre: la symbolique du corps

Belle citation: « J’avais la ferme intention de me reconstruire. M’affranchir de la malédiction qui me collait à la peau, muer vers une vie nouvelle où tout serait possible.  » (p70)

L’auteur: né en 1959 à Marrakech, Mahi Binebine est écrivain, peintre et sculpteur marocain. Auteur de plusieurs romans traduits en une dizaine de langues. Son roman Les étoiles de Sidi Moumen a été adapté au cinéma (Les Chevaux de Dieu) par Nabil Ayouche.

Rue du Pardon, Mahi Binebine, éd. Stock, France, 2019, 160p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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