Une Reine sans royaume _ de Hella Feki : aller vers soi en passant par l’exil

Hella Feki, Village Kèn, Tunis 2026, Tawfiq Belfadel

Photo: ©Hella Feki, Village Kèn, Tunis 2026, T.Belfadel

Après  Noces de jasmin  (2020) qui a eu un large succès, Hella Feki publie en 2025 son deuxième roman chez  le même éditeur (JC Lattès, label La Grenade), intitulé Une Reine sans royaume .

La narratrice du roman est bel et bien la reine de Madagascar Ranavalona III (1861-1917), un personnage réel. De sang royal, elle passe de la compagne au trône à Tananarive pour succéder à  Ranavalona II. « Je n’ai pas choisi. Je suis née reine. Tout m’a été imposé » (p13)

Pour garder le pouvoir, le Premier ministre Rainilaiarivony fait tuer son époux, et l’épouse. Personnage mystérieux, se présentant comme artiste-médecin-magicien,  Marius débarque au palais ; Ranavalona III en tombe amoureuse. Leur amour lui fait oublier la mort de son époux et le mariage forcé avec le Premier ministre.

Cependant, tout bascule pour la reine : Marius la délaisse, et les colons l’obligent à l’exil pour faire de son royaume une colonie française.

Sans amour, sans royaume et sans peuple, traversant les mers et les terres, elle s’installe à Alger en 1897, avec autorisant de voyager dans les colonies françaises. Ainsi, elle va en Tunisie pour assister aux salons littéraires et de pensée organisés en 1907 par des femmes influentes. Et si elle rencontrait Marius à Tunis ? Comment vivra-t-elle ses exils, celui du dedans et celui du dehors ? Où se situe la frontière entre réel et fiction dans ce roman ?

Ranavalona III en Tunisie
Ranavalona III en Tunisie

Bien que le personnage central du roman soit réel (Ranavalona III), il ne s’agit pas d’une biographie ou de biographie romancée. C’est une fiction qui se situe à la lisière du réel et de l’imaginaire ; les deux se croisent et  se séparent pour tisser un système romanesque (ensemble cohérent d’unités interdépendantes). Les faits réels servent ici de contexte et de prétexte pour explorer d’autres thématiques choisies par l’autrice ;  fragments biographiques, faits historiques réels, personnages réels ( Lella Bey, Myriam Harry, l’affaire de Thala et Kessrine…).

Ce caractère est le fruit d’un travail colossal de documentation autour de la reine : archives, journaux, livres de référence, cartes postales, expérience personnelle (Hella Feki a vécu quatre ans à Madagascar)…Un article du journaliste tunisien Hatem Bourial, sur le séjour de la reine en Tunisie, a été l’étincelle de ce projet romanesque.  

Ce caractère permet de brouiller les frontières entre réel et fiction au point d’en oublier la fine limite. Cela permet aussi d’interroger le lien de l’écriture à la réalité ; la fiction est un monde parallèle au réel ou son miroir ? Et si la réalité n’était qu’une fiction semblant réelle ?  C’est l’une des caractéristiques des écrits de l’extrême contemporain dont les adeptes  refusent toute catégorisation, croisant les genres, et  faisant de l’écriture un art. « L’Histoire est témoin des époques, la fiction est lumière de la vérité. Ce sont nos paupières qui séparent ces deux mondes, et on ne sait lequel est dedans et le quel est dehors » (p181).

Ainsi, le roman est une  réflexion sur l’écriture. Le choix du JE n’est pas fortuit : un choix audacieux. Faire de la reine « un personnage de fiction », lui octroyant la narration au Je, est un fait qui brise les archétypes classiques d’écriture et permet de refaçonner la vie de Ranavalona III, réparer les maux de l’existence par les mots. Les premières lignes du roman illustrent cela : « À l’orée de ma mort, l’écriture m’apparaît comme l’ultime moment d’ascèse » (p13).  Ainsi, Hella Feki rend hommage au pouvoir des Mots et à l’art d’écrire.

Le roman est en outre une réflexion sur l’exil, pas son miroir. L’auteure va au-delà de la notion artificielle réduite à la géographie (terre natale vs ailleurs) comme c’est le cas de la majorité des romans de l’immigration explorant le départ, l’intégration, la nostalgie, le retour…Hella déconstruit cette définition « sociologique » et explore les profondeurs de l’exil : exil du temps, exil des espaces, terre intérieure, espaces du dedans et du dehors…Un angle difficile à saisir mais  omniprésent dans les espaces isolés : iles, Sahara…Ainsi, Ranavalona III, en dépit de tant de déceptions, ne se lamente pas mais trouve dans le voyage une renaissance. Elle confronte son Dedans  (liberté, souvenirs, mémoire…) au Dehors (voyages, rencontres, amitiés, livres…) pour être toujours reine et même sans royaume. Le roman a un caractère philosophique. « Le miracle humain recèle dans le voyage, la rencontre, tout autant que dans l’échappée en cette terre intérieure » (p17)

Une Reine sans royaume  est en outre un hommage au féminin. A travers le choix déjà d’une célèbre figure féminine : Ranavalonna III à qui le roman est dédié. A la fin du livre, l’auteure adresse une lettre ouverte à la reine. Les salons  littéraires et de pensée sont  organisés à Tunis en 1907 par des femmes : Nazli d’Egypte, Lella Bey, Myriam Harry…La narration au JE est un éloge du féminin : déçue et déchue, la reine prend le pouvoir par les mots.  Le roman a un caractère féministe.

Qu’il s’agisse de Tunisie ou de Madagascar, le patrimoine est présent à travers des scènes, des images, et des mots : traditions, emprunts, architecture traditionnelle, légendes…Le roman a un caractère ethnographique mettant en lumière les identités malgache et tunisienne.

Même si le roman est une fiction où l’auteure prête sa voix à la narratrice, la romancière se dit à travers ses personnages; écrire sur l’Autre pour revenir à soi. Cela se manifeste par le biais des fragments autobiographiques explorés : son séjour à Madagascar, sa tunisianité, ses divers déplacements (Tunisie, France, Tananarive, Sénégal)  permettent ainsi une profonde exploration des thématiques notamment l’exil.  « Je refuse que mon univers soit une cellule, que mon identité soit une geôle » (p17)

La structure est agréable,  embellie surtout par une belle écriture poétique. Les phrases sont des perles bien recherchées ; çà et là des métaphores s’insinuent dans la prose. Dans la page 161, un poème  est incrusté. Le rythme et le découpage tiennent en haleine le lecteur et l’incitent à une immersion profonde dans le roman.

Sobre et profond, tissé par une belle structure et une écriture poétique, Une Reine sans royaume est un roman qui abolit toutes les frontières et bâtit des ponts de lumière  entre le Dedans et le Dehors. Roman magistral sur l’Humain!

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Une Reine sans royaume, Hella Feki, éd. JCLattès, La Grenade, 2025, Paris, 2025, 192p.

Point fort du livre: écriture poétique, narration au JE

Belle citation: « L’Histoire est témoin des époques, la fiction est lumière de la vérité. Ce sont nos paupières qui séparent ces deux mondes, et on ne sait lequel est dedans et le quel est dehors » (p181)

Par TAWFIQ BELFADEL

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