Texte d’Ahmet Altan pour la remise du Prix Fémina: « je dédie ce prix aux femmes kures et turques injustement emprisonnées »

Avec l’aimable autorisation des éditions Actes Sud, le magazine Lecture-Monde vous offre le texte de l’écrivain turc Ahmet Altan pour la remise du Prix Fémina le 25 octobre 2021 qui a couronné son dernier roman Madame Hayat.

Pour lire la critique de ce roman, cliquez ici: Madame Hayat

Le texte:

La littérature est un miracle. Et les personnages que crée la littérature vivent plus longtemps que les créatures de Dieu. Aucun être humain créé par Dieu ne peut survivre à Hector de Troie, à Hamlet, au père Goriot, à Faust, à Anna Karénine, au capitaine Achab ou au Petit Prince. L’autre avantage des créatures littéraires, c’est qu’elles sont plus robustes, plus fascinantes et plus durables que leurs créateurs…

Comme tous les enfants épris de littérature, j’ai grandi dans l’adoration de ce miracle, avec la croyance qu’il n’y avait rien de plus merveilleux au monde, animé d’une empathie et d’un amour profonds pour tous ces personnages. Et j’ai rêvé de faire partie d’un tel miracle, de baigner à mon tour – si peu que ce soit – dans cette lumière divine.

Aujourd’hui, ce miracle, je suis en train de le vivre.

Madame Hayat a vu le jour dans une cour de prison qu’elle a illuminée de son ironie et son sourire taquin. Pendant des jours, des mois, des années, elle a vécu avec moi en prison. Je l’ai aimée, je l’ai infiniment aimée.

On dit que les écrivains sont jaloux. Peut-être, oui. Mais leur jalousie ne s’étend pas à leurs créatures. Au contraire, ils veulent les partager avec les autres. Moi aussi, j’ai voulu que les autres aiment Madame Hayat autant que je l’aimais. Qu’ils tombent amoureux d’elle autant que j’en étais tombé amoureux. Qu’ils puissent l’apprécier autant que je l’ai appréciée.

Ce prix montre que vous l’avez aimée. Vous ne pouvez pas savoir le bonheur que vous donnez.

Aujourd’hui, Madame Hayat va là où je ne peux aller, elle rencontre des gens que je ne peux rencontrer, elle discute avec des gens à qui je n’ai pas la liberté de parler. Elle leur sourit, elle plaisante avec eux, et surtout leur rappelle qu’ils ne doivent pas trop se prendre au sérieux.

Elle a vu le jour en prison, mais aujourd’hui elle se promène dans Paris. Libre, et heureuse.

Sa liberté me rend plus libre.

Je vous suis infiniment reconnaissant de m’accorder ce bonheur et cette liberté. Merci à vous toutes et tous. Vous m’avez offert bien plus qu’un prix littéraire.

Cette joie, j’aimerais partager ma joie avec quelques personnes : je veux dédier ce prix à toutes les femmes turques et kurdes injustement emprisonnées, pour des raisons politiques, au cours de ces années passées avec Madame Hayat. Pour leur dire que même si le droit et la justice les ont oubliées, la littérature, elle, ne les a pas oubliées et ne les oubliera jamais.

Je voudrais que comme Madame Hayat, aussi longtemps qu’elle sera libre, ces femmes puissent respirer le parfum de la liberté.

Une fois encore : merci à toutes et tous. Dans l’espoir et au plaisir de vous rencontrer un jour.

AHMET ALTAN, texte traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes

***

Merci aux éditions Actes Sud pour l’autorisation de reproduction.

Il est interdit de reproduire, partiellement ou intégralement, ce texte sur un autre support numérique ou en papier. Pour cela il faut contacter l’éditeur.

L’auteur :  Né en 1950, Ahmet Altan est un écrivain et journaliste turc. Il a été emprisonné à cause des idées , libéré en 2021.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :