Extrait gratuit du nouveau roman de Yahia Belaskri -Le Silence des dieux

Avec l’aimable autorisation des éditions Zulma, le magazine Lecture-Monde vous offre un extrait gratuit du nouveau roman de Yahia Belaskri, Le Silence des dieux (Zulma 2021).

Pour lire la critique de ce roman, cliquez ici: Silence des dieux

l’extrait :

Un jour, il y a longtemps, très longtemps, la Source des chèvres était un village paisible, nous disposions d’une épicerie, d’une école pour nos enfants, d’un café où nous pouvions nous retrouver et jouir de moments de partage. Une vie simple, ordonnée, qui nous satisfaisait. Et puis, par un jour funeste, notre monde a été renversé brutalement. Le village s’est retrouvé isolé, fermé, sans contact avec le reste du pays, personne n’avait plus le droit d’y entrer ou d’en sortir. «  Vous vivrez seuls, vous mourez seuls.  » C’était une décision de Son Excellence notre Maître.

Dieu n’est jamais venu à notre secours. Certainement parce qu’il nous exécrait. Et puis un matin d’été qui annonçait la morsure du soleil, une nouvelle tourmente s’est abattue. Nous nous sommes réveillés sans nos femmes à nos côtés. Elles s’étaient envolées et la résignation s’est abattue sur nous. Depuis, il n’y a plus ni femmes ni enfants dans notre maudite bourgade. Il n’y a plus que nous autres les hommes, vieillis de trop de lâcheté et d’asservissement. À ce jour nous ne savons rien de leur sort, où sont elles allées, sont elles même vivantes, et nos enfants, que sont-­ils devenus ?

Ceux qui vous font face aujourd’hui vivent avec leurs enfers, desséchés et rongés par la culpabilité, conscients de la noirceur de leurs crimes. Notre fin est proche et notre repentir n’excuse rien. Vous êtes venus à nous trop tard car nous sommes sortis de l’humanité. De l’assistance, monte une complainte :

S’est accrue ma peine

et mon infortune

et l’amertume d’une vie de disgrâce

Ô amis tendez vos mains

pour secourir une âme repentie

je suis plaies purulentes

et lente décadence

Ô amis soyez indulgents

mon épouvantable supplice

suffit à mes jours

je ne cherche que la délivrance

l’enfer m’est promis

Mansour se lève, sans avoir touché aux dattes et au lait, il quitte la cour et rejoint la place, s’immobilise enfin et fait face aux vieillards qui l’ont suivi.

_ « Je vous ai écoutés et entendus. Il ne m’est pas donné de juger votre sincérité mais votre repentir est bien tardif car vous avez causé le malheur de tant de femmes et d’hommes innocents. Ni Dieu ni quelque saint ne m’ont délégué. Je ne suis pas prophète et moins encore votre sauveur. Je m’appelle Mansour, le victorieux, car j’ai réussi à rester en vie et à grandir, nourri au sein douloureux d’une mère qui ne demandait rien de subversif et porté par un père brave, généreux. C’est en cette qualité d’innocent que je viens à vous.

 » Je suis l’un des enfants de Badra et Abdelkrim que vous avez lâchement poursuivis de votre vindicte. Vous les avez accablés et privés de la terre de leurs ancêtres. Vous les avez condamnés à l’errance et à l’abattement. Ils sont partis avec dans la gorge les sanglots de l’humiliation. Et nous leurs enfants, vous nous avez abandonnés et livrés à une mort certaine. Pourtant, ma sœur, mon frère et moi n’avons jamais renoncé au bonheur d’être, à la lumière qui nous inonde chaque matin, au vent qui soulève le grain de sable, aux oiseaux qui chantent, au lézard qui escalade les murs en torchis. Nous avons manqué de tout, nous avons dormi à l’abri des dunes, le ventre vide, le gosier en feu, mais nous avons su préserver au fond de nous cette idée que chacun est précieux et singulier, que chaque être est légitime. Je suis venu ici pour retrouver la maison où je suis né et où ma mère chantait. Rien ne subsiste, peut­-être suis-­je passé devant sans la voir, effacée à jamais.

« Je suis venu dire le malheur d’hommes tels que vous, accablés par la cécité du cœur, la surdité de l’âme, l’étouffement de la conscience. Vous ne connaissez pas la bienveillance, encore moins la tendresse parce que vous n’en êtes pas capables. Engoncés dans vos misérables certitudes alors que le monde est mystère et la vie miracle, vous avez donné libre cours sans retenue ni mesure à la cruauté insondable qui vous dévorait. Vous appartenez au clan des assassins. Aujourd’hui je suis vivant et nul n’est mort à ma place. Ce sont vos  mains qui ont tué. Je n’ai pris la place de personne, vous êtes les usurpateurs. Je me tiens debout dans le vent, et vous dans le brouillard de la haine. Je souhaite emprunter les chemins de la vie, ceux qui mènent à la rencontre. Vous êtes pétrifiés dans la claustration et l’oubli. J’ai été nourri au sein de la fraternité. Vous l’avez été à la fontaine du ressentiment. J’ai attendu de longues années avant de pouvoir exprimer ma colère. Je vous le dis : vous avez accepté d’être des meurtriers, je suis de ceux qui s’y refusent résolument. Je ne demande rien, ni vengeance ni justice, je me détourne de votre voie qui mène à la ruine. »

YAHIA BELASKRI

***

Le Silence des dieux, Yahia Belaskri, éd.Zulma , France, 2021, extrait pp208-211

Merci aux éditions Zulma pour l’autorisation de reproduction.

Il est interdit de reproduire, partiellement ou intégralement, cet extrait sur un autre média ou support en papier ou numérique. Pour cela, il faut contacter l’éditeur.

L’auteur: né en 1952 en Algérie, Yahia Belaskri est écrivain et ancien journaliste. Il est membre du comité de la revue Apulée. Il vit en France.

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