Extrait du nouveau roman d’Ahmed Tiab «Vingt stations»: ravages la décennie noire

Avec l’aimable autorisation des éditions de l’Aube, Lecture-Monde vous offre un extrait gratuit du nouveau roman d’Ahmed Tiab, « Vingt stations » (Aube 2021).

Pour lire la critique de ce roman cliquez ici: Vingt stations

L’extrait:

Ils ont commencé la guerre.

Ce qui n’était au début que des rixes idéologiques  entre étudiants finit par sortir de l’enceinte des facultés et devint une quête de pouvoir plus globale.

Les salles de prière désormais trop exiguës, on vit les stades se remplir pour un spectacle d’une autre nature. Tout aussi exaltant qu’un match de foot, leur prêche prit la forme de discours électoral, une harangue transportant les foules dans un délire mystique collectif. Les micros ouverts à fond, les promesses d’apocalypse et d’enfer éternel fusèrent contre tout mécréant qui ne mettrait pas son bulletin de vote en faveur du parti divin. Dans les tribunes, les gens s’évanouissaient à la projection miraculeuse du nom de dieu en couleur verte sur les nuages grâce à une supercherie technologique  de pointe. Les enregistrements circulaient sur les étals des marchés pour ceux qui avaient raté le spectacle. Les  cassettes des chanteurs de l’amour se vendaient moins bien que celles des prêcheurs de haine.

Dans la rue, on commençait à sentir les regards plus  pesants, plus réprobateurs ; les jugements tombaient de plus en plus vite, tranchants et cruels. On voyait moins d’enfants jouer au ballon dans les rues, les fillettes rasaient les murs. La rue avait toujours appartenu à l’homme : il y tolérait la femme, mais elle devait à présent disparaître sous un voile. Noir, de préférence. Être présente dans l’espace mais sans possibilité d’être vue. Pire que la disparition, l’effacement.

La société fut méticuleusement quadrillée, chacun scrutant les faits et gestes de l’autre. Les mœurs étaient pesées au trébuchet impitoyable de l’intolérance. Tout devait être calibré selon des critères nouveaux. La nouvelle religion était là, et elle tamisait fin.

L’émeute.

Afin d’éviter la destruction et la guerre de tous  contre tous, l’État autorisa la diversité d’opinion. En réalité, il permit la première des infractions. La mère des trahisons selon mon patron, qui lisait et commentait les journaux, fut d’autoriser un parti politique à se prévaloir de principes religieux pour se présenter au suffrage. « Ils nous ont tiré une balle dans le pied pour nous empêcher d’avancer », disait-il. La dévastation  tant redoutée finit par avoir lieu car c’était écrit ainsi. La meute avait emmagasiné trop de ressentiment et de  rage, elle a fait sauter les grilles. Après avoir généreusement découpé et partagé leur trophée de chasse suite à  la grande guerre, les lions libérateurs l’abandonnèrent  aux charognards pour la petite la guerre de la honte.

La violence avait couvé comme un feu tragique. Ils  n’eurent plus qu’à souffler dessus.

Les uns commencèrent à se terrer, les autres à  fuir. Ceux qui restèrent firent le dos rond pour mieux résister à la tempête annoncée. Les vents violents écimèrent les têtes obstinées à rester debout et propres. Chaque jour apportait son lot de morts : assassinats politiques, symboliques, culturels, terroristes, règlements de comptes.

Les survivants finirent par obéir. Ils plièrent facilement à l’injonction car elle ne mangeait pas de pain. La nouvelle religion était plus exigeante mais finalement tout à fait négociable ; les concessions demandées étaient minimes pour qui n’avait plus rien à céder, rien à perdre. Les uns abandonnèrent un doigt, les autres sacrifièrent la main pour ne pas y laisser la vie.

La meute s’est trouvé une occasion inespérée d’exercer, sans aucune limite, une violence trop long temps retenue. Les voyous y virent un moyen de se racheter à peu de frais. Faire le bien en faisant mal, fallait y penser ! Les anciens dealers devinrent prédicateurs zélés, firent de leurs revendeurs des gardes du corps fidèles et obéissants. Les chroniques sanglantes nous parvinrent des campagnes, instillant la peur tel un goutte-à-goutte empoisonné dans le cœur des citadins. Les villes devinrent des refuges pour les paysans apeurés  par l’évocation du sang. Les rues, bondées le jour par les foules éreintées en quête de subsistance, se transformaient en dortoirs à même le sol dans certains quartiers. Les appartements, déjà surpeuplés, finirent par craquer.

L’intimité des familles était brisée. 

Les meutes avaient concentré la misère pour mieux  séparer les gens et les monter les uns contre les autres. Les agressions redoublèrent, chacun disputant à l’autre ses miettes. Les plus riches firent profil bas de crainte d’attiser la rage et l’envie d’un peuple affamé. On n’affirmait ni mode ni culture, ni autre appartenance qu’à celle d’un peuple sagement aligné, uni dans une prosternation permanente.

On a délégué aux meutes les affaires les plus importantes du pays en les laissant s’entre-tuer pour qu’à la  fin, quel que soit le vainqueur, il disposât entièrement de nous autres. Pendant tout ce temps, nous nous préoccuperions du quotidien harassant, abandonnerions tout ce qui pouvait faire de nous des citoyens libres. Musique, cinéma, littérature, instruction. Seules les riches reliures et les tranches dorées au parfum de sacré remplissaient les étagères des libraires. La culture fut réduite au silence, la liberté de s’exprimer sous surveillance, les gamins et les femmes ne riaient plus.

La culture populaire fut mise sous cloche, méticuleusement auscultée puis expurgée de tout ce qui semblait non conforme. On ne savait plus si les gens  organisaient des noces ou bien des funérailles sur les terrasses habituellement bâchées les week-ends d’été afin d’accueillir les convives beaucoup trop nombreux pour les appartements surchauffés. Ils réduisirent au silence les musiciens et les remplacèrent par des vieux hommes secs, récitant machinalement des textes d’une voix nasillarde et lancinante.

La danse fut interdite. Les corps furent engloutis.

Le temps coulait à l’intérieur des foyers devant les  écrans de télévision dont les images parvenaient du monde entier grâce aux antennes paraboliques tapissant les terrasses. Un monde passé au filtre du fantasme et du rêve d’une liberté que nul ne connaîtrait jamais. Un paradis déjà perdu avant même d’avoir été entrevu.

***

AHMED TIAB

Vingt Stations, Ahmed Tiab, Aube éditions, France, 2021, extrait pp 105-109.

Merci aux éditions de l’Aube pour l’autorisation de publication.

Il est interdit de reproduire, partiellement ou intégralement, cet extrait sur un autre média ou support en papier ou numérique. Pour cela, il faut contacter l’éditeur.

L’auteur: né à Oran (Algérie) en 1965, Ahmed Tiab vit et enseigne aujourd’hui en France, depuis le début des années 1990. Passionné de polar, il a publié  Le Français de Roseville,  Mortelles fratries , Le désert ou la mer .

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