Extrait gratuit du dernier livre de Mabanckou: hommage au boxeur Mohammed Ali

Avec l’aimable autorisation des éditions POLN, le magazine Lecture-Monde vous offre un extrait gratuit du dernier livre d’Alain Mabanckou Rumeurs d’Amérique (PLON 2020).

Pour découvrir la critique de ce livre, cliquez ici: Rumeurs d’Amérique

L’extrait :

Je n’arrive pas à avancer dans ce que j’écris. Je relis le chapitre que j’ai intitulé « Mon Amérique », je détache mon regard du cahier, je manque de me brûler en buvant mon thé. Ce que j’ai de plus précieux sur ce balcon, c’est la photo de Cassius Clay que j’ai fixée sur  un des murs. C’est elle que je regarde en ce moment.  Elle me procure de l’assurance lorsque, soudain, je ressens ce trouble du créateur incapable de progresser, tenaillé par l’angoisse de l’échec ou l’immensité de la tâche.

Avec Cassius Clay, tout s’allume, tout s’enflamme, comme si dans la nuit de mes doutes, le boxeur légendaire appuyait sur l’interrupteur qui éclairera  mes sentes et me permettra de contourner le tapis  d’épines qui se déploie devant moi. J’imagine le vieil Ali contemplant l’envol des oiseaux et la fuite des nuages dans le ciel de Berrien Springs, un petit village du Michigan où il possédait une ferme, bien loin de  l’État de Kentucky et de Louisville, qui l’avait vu partir  de rien pour arriver au sommet de la gloire.

Boxeur à la retraite, toujours dans cette ville du  Michigan, je le vois qui échange avec des croyants de la communauté adventiste du septième jour, même s’il a opté pour la confession musulmane dans les années 1960, dans l’élan commun à nombre d’Africains-Américains qui suspectaient la religion chrétienne de ne pas être la leur, mais plutôt celle de leurs maîtres blancs. Cependant, rebaptisé Mohammed Ali, il était persuadé qu’il n’y avait qu’un seul Dieu, et il partageait volontiers, avec ses sœurs et frères de Berrien Springs, les principes de liberté de conscience et du dialogue œcuménique afin de faire reculer toutes les sortes de discriminations.

Je l’imagine encore avancer à petits pas, opiniâtre, puis longer le sentier sinueux menant vers la concession voisine de sa ferme, jusqu’à la source de  Berrien qui doit son nom à l’ancien procureur général et sénateur des États-Unis pour l’État de Géorgie, John M. Berrien.

Au cours de cette promenade – son épouse Lonnie n’est pas loin, je peux sentir sa présence protectrice – ,Ali laisse l’air emplir ses poumons et murmure que la vie est l’idée la plus aboutie de Dieu, bien que la mort vienne ternir cette œuvre suprême. Émerveillé par la splendeur de la nature, il prend le temps de scruter chaque espèce vivante avec curiosité et respect.

Lorsqu’il surprend un papillon à hésiter entre deux essences florales, à battre des ailes avant de se laisser porter par le léger vent, comme s’il lui dédiait ce spectacle prodigieux, le boxeur se rappelle que, du temps de sa grandeur, à l’époque où son corps lui obéissait au doigt et à l’œil, et précédait même ses pensées, il était également un papillon, peut-être le plus futé de ces lépidoptères caractérisés par deux paires de pattes et deux paires d’ailes recouvertes d’écailles. C’est ainsi que le voyaient ses adversaires, ou du moins c’est ainsi qu’il souhaitait qu’ils le voient : il n’avait pas deux bras ni deux jambes, mais quatre.

Toutefois, à la différence de ces insectes, Ali était né papillon, sans nul besoin de sortir de sa chrysalide, et il laisserait à la postérité sa formule « Float like a butterfly, sting like a bee », qu’il hurla à la face du monde avant d’affronter George Foreman à Kinshasa, au Zaïre. Il flottait dans le vent, mais piquait comme une abeille dès que montait en lui la rage de vaincre et de se surpasser quand quelque prétentieux convoitait son trône, ou quand il jugeait avoir affaire à un usurpateur, un bouffon, un va-nu-pieds indigne de porter le prestigieux titre de champion du monde des poids lourds.

Mon attirance pour Ali date de mon enfance, de ce combat durant lequel il a affronté George Foreman au stade Tata Raphaël en 1974. J’avais huit ans et avais suivi le match à la télévision. Moi aussi, à l’époque, je scandais le rageur « Ali, boma ye ! » (Ali,achève-le !). Aujourd’hui, savoir que ce boxeur « m’attend » chaque jour sur mon balcon, c’est une manière de me propulser d’un seul regard dans mon adolescence, quand nous rêvions tous qu’Ali donne une bonne raclée à  Foreman.

L’image de mon balcon est une reproduction de la  célèbre photo où Mohammed Ali vient de terrasser le tenace Sony Liston dans le premier de leurs deux combats mythiques, le 25 février 1964, à Miami Beach, en Floride. Je l’ai achetée dans une librairie de Larchmont Village, prévoyant déjà qu’elle ornerait mon balcon, qu’elle serait même la première chose qu’on remarquerait en y posant le pied. Je ne me suis pas trompé puisque, invités chez moi, la plupart de mes amis engagent la discussion à propos de ce combat mythique, sachant pourtant que je suis intarissable sur le sujet.

Mohammed Ali terrassant Sony Liston

Il y a quelques jours, le tableau est tombé en mon absence, et j’ai ressenti une profonde tristesse en le découvrant par terre à mon retour de la fac. Alors que je le raccrochais, j’ai entendu le boxeur me parler à  l’oreille. Mais c’était le Ali au crépuscule de sa vie, et  luttant contre la maladie de Parkinson :

Je suis Ali, et je resterai Ali quelles que soient la dégradation de mon état de santé et ma mobilité réduite. J’ai certes limité mes apparitions publiques, mais l’orgueil et l’esprit combatif qui sont les miens me donnent des ailes et me poussent à ne pas capituler devant ce dernier round dont l’arbitre n’est autre qu’Allah Lui-même dans Sa Toute-Puissance et Sa Volonté. À aucun moment on  ne m’aura entendu me plaindre de mon sort, ce n’est  pas mon genre.

ALAIN MABANCKOU

***

Alain Mabanckou, Rumeurs d’Amérique, éd. Plon, France 2020, extrait (pp35-38).

Merci aux éditions PLON pour l’autorisation de reproduction.

Il est interdit de reprendre cet extrait, partiellement ou intégralement, sur un autre média ou support numérique ou en papier; pour cela il faut contacter l’éditeur.

L’auteur : né en 1966 au Congo Brazzaville, Alain Mabanckou est un écrivain et professeur de littérature à l’université américaine UCLA. Ses romans ont un succès mondial et sont traduits dans plusieurs langues. Il a été récompensé par plusieurs prix dont le prix Renaudot.

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