Aussi riche que le roi – d’Abigail Assor : la guerre contre la pauvreté au Maroc de 1994

Casablanca en 1994. Sarah est une lycéenne française vivant avec sa mère Monique dans un quartier pauvre, près du bidonville. Le père est absent ; l’adolescente ne l’a jamais connu. Ayant quitté Cannes pour Casa, la famille est très pauvre. La mère fréquente des hommes et en reçoit dans son lit pour survivre. Sarah sort avec des hommes riches pour se faire payer ce qu’elle veut. Contrairement aux pauvres, les riches ici font la loi ; pour eux rien n’est impossible, rien n’est interdit. « Mais elle savait…que, dans ce pays, on ne pouvait  vivre ni digne ni libre  quand on est pauvre… » (p204)

Sarah décide de séduire Driss, fils de la plus riche famille au Maroc. Il est très laid, mais aussi riche qu’un roi. C’est la solution pour lutter contre la pauvreté. Le jeune homme tombe amoureux d’elle. Sarah profite pour se faire payer ce qu’elle veut. «  Ça avait commencé comme ça : parce que Driss était riche. Plus riche qu’eux tous, et autant que le roi… » (p15)

Leur relation se développe : diners, cadeaux, sorties, sexe…Pour mener à bout sa séduction, Sarah décide de tomber enceinte. Driss accepte de l’épouser mais sa famille refuse fermement; les riches doivent épouser  des femmes riches. Les parents exigent en plus l’avortement pour sauver l’honneur de la célèbre famille. Un mur se dresse entre Sarah et Driss.

Alors Driss quittera-t-il son amour Sarah ? La passion de la richesse l’emportera sur l’amour ? Sarah réalisera-t-elle son rêve de vivre riche ?

Pour découvrir les livres en relation avec le Maroc, cliquez ici: Lettres marocaines

Le roman explore la guerre des pauvres contre la pauvreté au Maroc des années 1990. Autrement dit, le duel entre riches et pauvres. Même si elles sont Françaises, Sarah et sa maman ne sont pas épargnées des conséquences de la pauvreté. Elles vivent près du bidonville dans une maison sans aucun confort. Pour survivre, la maman fréquente des hommes et  Sarah cherche à séduire Driss le plus riche jeune du Maroc. Elle court après lui malgré sa laideur pour réaliser son rêve : vivre riche. Auprès de Driss, elle est respectée comme une reine. Avant, sans lui, face à sa pauvreté, elle était humiliée partout.  Au pays l’argent efface tous les murs et permet tout.  «  Driss le géant qu’elle venait d’embrasser, pensait Sarah ; avec son fric, il n’y aurait plus jamais de flic, plus jamais de lois-ce seraient eux deux, la loi » (p84).

Donc, en plus d’être gouvernés par le roi, les pauvres le sont aussi par les riches. Contrairement à ces derniers, ils subissent tout : l’humiliation, le viol, la misère, l’oppression policière…Par exemple, les bonnes sont violées en silence dans les villas des riches. Le roman  construit deux mondes parallèles : celui des bourgeois  et celui des pauvres. Entre les deux, il n’y a pas de cohabitation, mais une guerre quotidienne. Les repères spatiaux illustrent bien ce duel injuste : le quartier pauvre de Sarah près du bidonville et Anfa le  quartier somptueux réservé aux riches de Casa. Pour passer de son monde au monde rêvé, Sarah recourt au mensonge. « Tant que dans le portefeuille de Driss il y aurait des billets, ces billets inépuisables d’aussi riche que le roi, alors chez lui, chez elle, ce serait le vrai calme : la fin de l’injustice, de la domination, de la violence…» (p88).

Ainsi, le roman peint une toile de la société marocaine des années 1990 à travers deux couches : pauvre et riche ; à travers la fiction, le livre exploite les liens complexes entre les deux. Ce qui a permis cela : l’auteure a fait des études en sociologies. Elle brosse donc un portrait sociologique du Maroc par ce  roman qui rappelle le réalisme balzacien comme miroir de la société, mais se distingue par sa structure contemporaine. Cela rappelle aussi le style de Tahar Ben Jelloun qui explore les profondeurs de la  société marocaine grâce à des thèmes très sobres.

Pour lire la critique du dernier roman de Tahar Ben Jelloun, cliquez ici : Le miel et l’amertume.

Le roman miroite avec réalisme un Maroc amer. À travers  des scènes et actions, le narrateur omniscient fustige avec audace et ironie la corruption, l’oppression, le viol, la pauvreté… Tous ces maux qui sont destinés uniquement aux pauvres. Par exemple, les flics exercent la loi sur les pauvres mais se vendent aux riches au prix de quelques billets. « …C’était là-dedans qu’on torturait les opposants au roi » (p166), dit le narrateur à propos d’un commissariat étrange et déserté. Autre citation: « … le sol qu’on n’avait pas lavé et sur lequel des femmes se tordaient de douleur avant d’accoucher à même le carrelage » (p109).

Le roman offre un large panorama  de Casablanca des années 1990. Le lecteur découvre en détail ses ruelles, ses restaurants, le nom de chaque coin, les éléments de cette génération comme le walkman…L’auteure rend un hommage à la ville de sa naissance et à son enfance ; elle est née en 1990 à Casa. Elle insère donc des éléments autobiographiques dans la fiction. Bien qu’il soit centré sur Casa et les années 1990, le roman peu s’adapter fidèlement à tout le Maroc de l’époque actuelle vu que la majorité des faits y subsistent encore.   

Le coté ethnographique est très présent. Çà et là, le narrateur offre des éléments sur la culture, les traditions, la cuisine, le dialecte, les légendes marocains.  Cela est favorisé aussi par la formation de l’auteure. «  Partout dans les ruelles de l’îlot (Sidi Abderrahmane) les chouafate étaient chacune dans une petite pièce… » (p128).

Le roman rend un vibrant hommage aux femmes du Maroc, surtout les pauvres qui sont victimes de la dictature de l’argent et du machisme. Le narrateur fustige le viol, la misogynie, la pénalisation de l’avortement…Par exemple, le père de Driss, gérant de l’usine des jeans, viole ses travailleuses en toute impunité ; en cas de grossesse, il donne de l’argent pour l’avortement.  Dans les villas des riches, les bonnes sont violées en silence. «  Il y avait cette fille qui avait été violée dans la rue, en pleine journée » (p166).

L’originalité du roman est de mettre en scène des personnages français, une catégorie très négligée de la littérature marocaine alors que des milliers de Français sont installés au Maroc depuis des lustres.

Simple et poignant,  sensible et audacieux, Aussi riche que le roi rend hommage aux pauvres qui luttent contre la domination des riches. Une toile amère du Maroc.

***

Point fort du livre: beau angle thématique

Belle citation:  «  Ici, on était gouverné. On était gouverné par le roi, bien sur, dont la photo décorait les épiceries, les magasins. Mais si l’on venait, par extraordinaire, à l’oublier, alors on se gouvernait les uns les autres »  (p142)

L’auteure : Abigail Assor est née en 1990 à Casablanca. Elle a suivi des études en sociologie et en philosophie. Aussi riche que le roi est son premier roman.

Aussi riche que le roi, Abigail Assor, éd. Gallimard, France, 2021, 208 p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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