Le miel et l’amertume – de Tahar Ben Jelloun : famille décomposée, société désorientée, Maroc amer

Après L’insomnie (Gallimard 2019), Tahar Ben Jelloun publie son nouveau roman  Le miel et l’amertume.

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Un  couple vit à Tanger. Le mariage a été arrangé selon la tradition dans les années 1980. Mourad, le mari, est un salarié de l’administration publique, sceptique, parfois conjoint infidèle. Malika, sa femme, est grande avare, superstitieuse, l’incarnation de la tradition.  Sous la pression de celle-ci, Mourad  piétine sa dignité et rejoint la cohorte de  la corruption qui ravage ce Maroc.  «  La corruption était devenue une drogue. Avant je la combattais, à présent je l’attendais » (p101).

Leur fille aînée Samia, lycéenne, se réfugie dans sa chambre-îlot et dans sa poésie. Elle grandit dans l’indifférence des parents. Un jour, elle rencontre Khinzire (de l’arabe PORC) ; un pédophile qui attire les mineures dans ses pièges avec la promesse de publier leur poésie dans son journal. Samia tombe dans les rets : il la drogue et la viole.  Elle tue l’affaire et  déverse toute la vérité   dans son journal intime qu’elle laisse après son suicide dans les années 2000.

Après cette tragédie, Mourad et Malika abandonnent le haut de la maison-prison  pour vivre dans le sous-sol où ils passent leur temps à échanger de  la haine. Un jour, ils embauchent le  domestique Mauritanien, Viad,  qui prend soin de ce couple dégradé. «  Aujourd’hui plus rien n’est à sa place. Nous sommes désorientés et nous nous faisons mal. Nous sommes condamnés à rester ensemble. C’est notre punition » (p 208).

Les autres enfants Adam et Moncef ne découvrent ce secret que trot tard ; le premier vit avec sa femme loin des parents, le deuxième vit à Québec. Alors, le couple saura-t-il faire la paix ? Viad apportera-t-il un peu de miel et de bonheur dans ce sous-sol malheureux? Moncef et Adam vengeront-ils leur sœur ?

Le roman explore la société marocaine à travers une famille. Malika est l’incarnation de la tradition ancestrale qui se lègue d’une génération à l’autre en défiant le temps. Mourad incarne le citoyen pris dans les rouages de la corruption qui dégrade le pays. Les autres personnages et les éléments du décor illustrent  aussi cette société dégradée par l’hypocrisie, la montée de la radicalisation islamique, le racisme, la misogynie,…Ainsi, la famille décomposée n’est que le reflet d’une société désorientée qui n’est à son tour que  le reflet d’un Maroc amer. « La poésie me sort de cette chambre, de cette maison sombre, de cette ville dévorée par l’hypocrisie. » dit Samia (p40).

L’ensemble thématique du roman  est construit sous la forme d’un système d’unités caractérisées par  le faux-semblant et l’hypocrisie. Tout le monde s’arrange derrière sa façade dans ce système pourri.  Le mariage est arrangé : le couple s’arrange pour garder une belle façade. Mourad accepte l’argent de la corruption pour s’arranger avec sa femme. Les amoureux vivent l’amour en clandestinité pour s’arranger avec le pouvoir qui pénalise les relations hors-mariage.  Samia est ignorée par ses parents indifférents : elle  s’isole pour s’arranger.  Les citoyens corrompent pour s’arranger avec les administrateurs qui bloquent leurs dossiers… «  Je sais que ça provient de la corruption, la mamelle des Marocains, qu’ils soient corrupteurs ou corrompus » (p 194).

Donc tout paraît parfait de façade mais tout est décompensé   de l’intérieur. Ainsi est fait tout le pays, « …un pays où la corruption est devenue une économie parallèle et indispensable » (p 67).Par exemple, le pédophile Khinzire a eu des funérailles superbes et la presse lui a consacré un article élogieux. «  Ainsi, ce militant de la culture, cet amoureux de la poésie, cet homme élégant et humble, a eu de belles funérailles » (p251).

Ainsi, le roman déconstruit les clichés du Maroc paradisiaque, magnifique pays touristique. Il s’agit là d’une déconstruction-construction:  les narrateurs déconstruisent les fausses façades pour construire une réalité amère dans tous les domaines. « Un pays où on construit plus de mosquées que d’écoles ou d’hôpitaux est un pays fini » (pp226-227). Aussi, le JE des divers narrateurs évoque la communauté grâce aux « Nous, Notre pays ».

Tahar Ben Jelloun a fait des études en psychopathologie sociale. Cette discipline lui permet d’être dans la peau de ses personnages qui racontent en utilisant le JE ; le lecteur accède ainsi à la pensée intime et aux sentiments profonds des protagonistes. Cela donne de la profondeur au roman comme si la fiction et ses éléments étaient  réels. L’effet d’identification est aussi provoqué : beaucoup de Marocains s’identifient avec l’un ou l’autre personnage. Le roman  s’inscrit ainsi dans le réalisme contemporain : peindre une société avec des procédés d’écriture modernes. Bref, Tahar Ben Jelloun fait la thérapie de la société marocaine avec la fiction.

Pour peindre cette fresque hypocrite de la société-pays, Tahar Ben Jelloun utilise amplement de l’humour, de la dérision, et de l’ironie. Ce procédé permet de remettre en cause et de fustiger comme c’est le cas des caricatures de presse. « Les péchés s’étaient accumulés au point  qu’il (collègue de Mourad) était devenu obèse » (p104).

L’écriture est contemporaine. Sous la surface des mots simples, se tissent des sens profonds qui invitent à la réflexion. La chronologie est brisée : c’est un va-et-vient entre passé et présent.  La narration est fragmentaire : chaque personnage est un narrateur utilisant le JE. L’un parle de l’autre ; les médisances et les préjugés installent le malentendu ;   les voix se croisent et tissent une polyphonie.  

La poésie est omniprésente. Tant de chapitres se terminent par des poèmes. Il faut rappeler que Tahar Ben Jelloun a fait ses débuts en poésie. Celle-ci est un refuge dans une société hypocrite et dégradée. « La poésie comme réponse, comme défense, comme esprit de fuite » (p 40).

Le roman est un hommage à la ville de Tanger, ville très chère à l’auteur. C’est dans cette ville qu’il a passé une partie de son adolescence. Une ville qui est le lieu principal aussi de son précédent roman L’insomnie.

L’auteur est le chroniqueur du Maroc : de temps en temps, des passages  offrent des informations et des témoignages sur des lieux emblématiques ou des faits anciens…«  une plaque indique qu’il (café Hafa à Tanger)  existe depuis 1921 » (p113). Cela permet aussi de faire le parallèle entre l’autre Tanger et celui d’aujourd’hui.

Le ton ethnographique est très présent. Çà et là, les narrateurs évoquent des traditions, des mots du dialecte, des superstitions, des éléments du patrimoine marocain…« Elle verse dans les  coins du lait de vache frais et brule des encens apportés du sud du pays. Tout ça pour repousser le mauvais œil et le malheur » (p14).

L’auteur a inséré des éléments autobiographiques dans cette fiction : Fès la ville natale, Tanger (ville de l’adolescence), la passion pour la poésie, souvenirs personnels…  « Il fait froid. Nous sommes à Fès il y  a très longtemps » (p 42). Le roman est d’ailleurs dédié à son frère Abdelaziz.

Ce roman a beaucoup de points communs avec le roman du même auteur Le bonheur conjugal  (Gallimard 2012) : la fiction se passe aussi dans les années 2000 ; un couple dégradé ; narration polyphonique…Les deux romans  disent la société marocaine à travers une famille décomposée.

Simple et profond, imprégné de poésie et de dérision, Le miel et l’amertume peint une société dégradée à travers une famille désorientée. Hommage au Tanger d’antan, c’est aussi un cri de colère contre les traditions, les faux-semblants, et l’hypocrisie.

***

Point fort du livre : structure narrative

Belle citation : « Je ne mets pas l’honneur là ou vous pensez je ne mets pas ma dignité entre mes cuisses, mais tout le monde autour de moi insiste pour que l’honneur et la dignité d’une jeune fille y soient placés » (pp 183-184).

L’auteur: né en 1947 à Fès, Tahar Ben Jelloun est un écrivain et poète. Il est membre de l’Académie Goncourt qui l’a récompensé en 1987 pour La nuit sacrée.

Le miel et l’amertume, Tahar Ben Jelloun, éd. Gallimard, France, 2021, 256 p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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