D’amour et de guerre – d’Akli Tadjer : Algérie-France, quand l’amour se mêle à l’Histoire

Après Qui n’est pas raciste ici ? , Akli Tadjer publie son nouveau livre, un roman intitulé D’amour de guerre.

Pour lire la critique du précédent livre, cliquez ici: Qui n’est pas raciste ici?

Adam est un jeune Algérien vivant au village Bousoulem près de Bougie (Béjaia). Le pays est colonisé par la France. Le jeune est orphelin de père et de mère ; son papa a fait la Première Guerre pour la France d’où il est revenu invalide.

Alors que les échos d’une Seconde Guerre mondiale parviennent en cette année 1939, Adam reçoit l’ordre de combattre ailleurs pour l’armée française. Il déchire la convocation et s’enfuit avec son amoureuse Zina. « La guerre, je m’étais juré de ne jamais la faire en fermant les yeux de mon père sur son lit de mort » (p 42)

Ils sont cependant découverts par l’uniforme ; Zina est relâchée, lui  se trouve au nord de la  France pour combattre les Allemands parmi ses compagnons du village natal  le Juif Samuel et l’imam Tarik. Depuis le débarquement, Adam écrit pour Zina dans un carnet rouge.

La France soumise, Adam  et ses amis sont détenus dans un fronstalag (camp  allemand de prisonniers, situé en France occupée). Après des mois de corvées et travaux durs, les trois fuient le camp pour Paris où ils se font héberger par M. Grandjean, l’ancien instituteur de Bousoulem. Paris n’est qu’attentats, violence, antisémitisme, fouilles, arrestations…

Adam est seul : Tarik adhère à la Gestapo, Samuel est arrêté.  Le jeune Kabyle va en Normandie chez la sœur de Grandjean, accompagné de celui-ci et d’Elivre, la fille juive d’un voisin.  Son rêve est de rentrer au pays pour vivre le reste de sa vie avec son amour Zina. Il risque pourtant de tomber amoureux de la jeune Juive.

Avec l’intervention des alliés, la France est libérée en 1944. C’est la liesse. Adam est sain et sauf. Rentrera-t-il à Bousoulem ou renoncera-t-il à ce projet qui le brulait ? Tombera-t-il amoureux d’Elivre ? Qu’est-ce qui est arrivé à Zina depuis toutes ces années ?

Le roman est une fiction insérée dans un pan historique. Ce dernier concerne la mobilisation forcée des Algériens dans l’armée française, parmi les soldats des colonies, pour combattre les Allemands. Adam suit malgré lui le chemin de son père. Ainsi,  la fiction se mêle au réel, les petites histoires des personnages croisent la grande Histoire. Aux péripéties de la fiction, s’ajoutent des noms et épisodes réels.  La documentation est omniprésente et constitue le fond du roman.   Tout en suivant Adam, Tarik , et Samuel, on croise les horreurs  de la Seconde Guerre. « En jetant la dernière pelletée de terre sur le cadavre mutilé de mon père, je m’étais juré de ne jamais tomber pour la France » (p 53)

L’angle original du roman est de fustiger l’effacement des soldats des colonies et aussi l’ingratitude de la France envers ces gens. Cela est occulté dans les livres d’Histoire. Le père d’Adam est mort dans l’indifférence, emporté par la gangrène ; aucun Français n’a assisté à ses funérailles au village. Au fronstalag, Adam et les autres reçoivent les ordres des Français qui ont décidé de collaborer avec les Allemands : une trahison honteuse. Et une fois la France libérée, la France remercie les soldats de l’alliance et ses enfants, oubliant le sacrifice des soldats des colonies dits les Pas-Grand-Chose. Bref, le roman rend hommage à ces hommes qui sont colonisés chez eux et effacés dans l’Hexagone, la Vraie France. «  Chers frères, cette guerre n’est pas notre guerre. Les Français ont fait venir nos meilleurs enfants  pour économiser leur sang. » (p231).

Ce roman a un point commun avec celui de Raphael Confiant, Du Morne-des-Esses au djebel. Ce roman fustige l’effacement des soldats martiniquais engagés dans l’armée française pour combattre en Algérie. Pour lire la critique de ce roman cliquez ici: Du Morne-des-Esses au djebel.

L’Histoire est une source d’inspiration chez Akli Tadjer, à tel point que ses romans sont des va-et-vient entre passé et présent, un dialogue entre les générations. Le passé sert à comprendre le présent. La majorité de ses romans en sont la preuve : Le porteur de cartable, La vérité attendre l’aurore…En somme, le romancier est un grand passionné de l’Histoire qu’elle soit ancienne ou contemporaine.

En plus du fond historique, le roman peint une belle histoire d’amour, celle d’Adam Et Zina qui s’aiment depuis l’enfance. Le mur de la guerre rend encore cette histoire passionnante ; Adam lui écrit dans son carnet rouge et pense chaque instant à elle sans avoir de ses nouvelles. La fin du roman qui  ressemble à une chute de nouvelle, inattendue, rend cette histoire encore passionnante et sensible.   C’est une tradition chez Akli Tadjer : tramer des histoires d’amour captivantes, entourées d’interdits et d’incertitude. « Zina et moi avions décidé d’accrocher nos étoiles à la même charrue depuis longtemps. » (p13).

Chez Akli Tadjer,  l’amour et la guerre sont les deux faces d’une même médaille : c’est grâce à sa passion pour Zina qu’Adam oublie les horreurs de la guerre et trouve la force de vivre et de rêver. À l’inverse : c’est la guerre , comme cause de séparation, qui  nourrit  cet amour. «  Et je maudis, chaque jour, les fauteurs de guerre qui nous ont arrachés l’un à l’autre » (107). L’amour est aussi  un thème récurrent chez ce romancier.

L’humour est très présent. Il permet de moquer les atrocités de la guerre, de dire les choses qui dérangent, de dévoiler les secrets. Il ne s’agit pas d’un humour pour l’humour. Par exemple, le père d’Adam a été soigné et opéré au pied par un vétérinaire. Cela prouve le degré d’ingratitude de la France pour laquelle il a combattu, mais qui n’a même pas songé à le soigner ou l’enterrer.

Le roman a un caractère humaniste. Il peint des scènes très sensibles, touchant l’humanité des personnages. Autrement dit, il fustige la déshumanisation. Adam est séparé de Zina par les soldats. Lui et les autres sont traités comme des animaux au camp ; ils mangent même la soupe des rats. La guerre est la première source de déshumanisation. Le sort des Juifs est plus  inquiétant encore: Samuel est et les siens sont effacés à la fois de l’Histoire et de l’humanité à  cause de leur religion. «  Au fronstalag puis à Paris, ville lumière, c’était kif-kif, lui (Samuel) et les siens étaient bannis, à rayer de la carte de l’espèce humaine » (p195).

Le roman est un lieu de cohabitation des différences. Cela est aussi un fait humaniste. Adam est musulman ; Samuel le Juif est son cher ami. Le jeune Kabyle sauve la Juive Elivre.  Grandjean est un chrétien mais il aime les trois amis qui ne le sont pas. « Pour nous tous, c’était une première de nous retrouver à poil, musulmans, juifs, chrétiens » (79). Le roman fait l’éloge de la paix.

Le roman est un pont entre l’Algérie et la France. Cela s’explique par l’identité de l’auteur, Français fils d’un émigré algérien. Donc, l’auteur glisse discrètement des éléments autobiographiques dans cette fiction : l’ombre du père algérien, les racines de l’Algérie, le soleil algérien, la banlieue parisienne, la passion de la lecture en dehors de l’école,  etc. Il se dit à travers la fiction sans faire de l’autobiographie.

Sensible et humaniste, doux et subversif à la fois, mêlant réel et fiction, D’amour et de guerre est un roman qui fustige l’effacement, l’ingratitude, et la déshumanisation. Dévoilant les dessous de l’Histoire, c’est un éloge de l’amour et de la paix.

***

Point fort du livre : la situation finale.

Belle citation : « Je pensais à tous ces soldats venus des quatre coins de l’empire qui  ne seraient jamais traités en héros, qui n’auraient jamais droit à ces effusions de joie et de fraternité. » (p322)

L’auteur: né en 1954 en France, Akli Tadjer est l’auteur de huit romans, dont trois, Le Passager du TassiliLe Porteur de cartableIl était une fois… peut-être pas, ont été adaptés pour la télévision.

D’amour et de guerre, Akli Tadjer, éd. Les Escales, France, 2021, 336p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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