Extrait gratuit du récit de Seham Boutata : Le Hirak, un air de révolution

Avec l’aimable autorisation des éditions Seuil, Lecture-Monde vous offre un extrait gratuit du récit de Seham Boutata , La mélancolie du maknine (2020).

Pour lire la critique de ce récit, cliquez ici: La mélancolie du maknine

L’extrait:

Puis arrive le vendredi 22 février. Les Algériens défilent dans les rues de la capitale. Ça faisait bien longtemps que le peuple ne s’était pas mobilisé. Il faut dire que les souvenirs des dernières manifestations sont sanglants. En octobre 1988, le pouvoir a sévèrement réprimé les émeutes, qui ont fait cinq cents morts dans tout le pays. Les manifestants protestaient contre la hausse généralisée des prix et la raréfaction des produits de première nécessité, mais la mobilisation, impulsée par la jeunesse, était essentiellement l’expression d’une critique de l’autoritarisme du parti unique, le FLN ; celui-ci a répondu à la hauteur de son pouvoir.

En 2001, le Printemps noir a fait cent vingt-six morts autour de la reconnaissance de la culture kabyle. Souvenirs sinistres qui ont fini d’enterrer la revendication de la rue. Cet hiver 2019 apporte donc un réchauffement inespéré. Sur mon écran, je vois des milliers de jeunes qui vont du centre d’Alger au palais du gouvernement, les couleurs de leur drapeau sur le dos et leur téléphone à la main. C’est d’autant plus déconcertant que les forces de l’ordre semblent laisser faire, évitant les violences meurtrières. En Algérie, il y a toujours cette possibilité de l’inattendu. Ce cinquième mandat, c’est l’erreur de trop. Pourtant, c’est de cette grotesque manœuvre politique que renaît le peuple algérien. Je me surprends à scander derrière mon écran les slogans qui survolent les rues d’Alger : « Y en a marre ! Makach el khamsa ya Bouteflika. Il n’y aura pas de cinquième mandat ya Bouteflika ! »

[…]

Au troisième vendredi de la contestation, je n’y tiens plus. Je veux rejoindre le peuple algérien, je ne veux pas manquer cette révolution, il faut que mes yeux en soient les témoins. Enfant, je n’ai rien vu de l’histoire de mon pays, il est hors de question que je manque cette page qui s’écrit de l’autre côté de la Méditerranée.

[…]

Jeudi 21 mars, il est un peu moins de 14 heures quand l’appareil se pose sur la piste d’atterrissage d’Alger. Alors que je cherche Nassima des yeux, je prends conscience, en apercevant les nombreuses familles agglutinées dans le hall du terminal, que je ne suis pas la seule Française à avoir fait le déplacement. Malgré ses cheveux coupés court, je finis par reconnaître mon amie. Nous nous jetons dans les bras l’une de l’autre. Dans le taxi que nous partageons pour rejoindre le centre–ville, elle m’explique : « Au début, j’avais des craintes, on ne savait pas comment ça allait se passer. Mais c’est tellement beau…

C’est comme une plante qui serait restée en hibernation pendant plusieurs années et aurait éclos à la première goutte d’eau, donnant des fleurs magnifiques. » Je lui demande si elle s’est rendue à tous les rassemblements et si les femmes y sont vraiment en sécurité. « Tu verras, il y a des femmes de tous les bords et de tous les âges. C’est tellement prometteur pour la place de la femme, ça me donne un espoir que j’avais presque abandonné. Dans les cortèges, elles ont du rouge à lèvres, assument leur maquillage et portent le drapeau fièrement. Elles occupent enfin une place dans les rues ; dans les cafés, elles tirent sur des cigarettes à côté des hommes, avec les hommes. »

Le chauffeur, qui nous écoute, augmente soudainement le volume de son autoradio. Celui-ci diffuse un des hymnes de la révolution : « La Casa del Mouradia ». Le titre est une référence directe à la résidence du chef de l’État, située sur les hauteurs d’Alger. Écrites en 2018 par le collectif Ouled El Bahdja, un groupe de supporters de l’USMA, les paroles conspuent sans retenue les vingt années de règne de Bouteflika. Nassima reprend en chœur le refrain, bientôt rejointe par le chauffeur : « Le premier mandat, on va dire qu’il est passé / Ils nous ont eus avec la décennie noire / Au deuxième, l’histoire est devenue claire / La Casa del Mouradia / Au troisième le pays s’est amaigri / La faute aux intérêts personnels / Au quatrième la poupée Bouteflika est morte / Et l’affaire suit son cours… » Le chauffeur insiste pour nous faire cadeau de la course : « Tu as pris l’avion pour nous soutenir, c’est ma façon de te remercier. »

Après cette entrée en matière musicale, Nassima passe la fin de la journée à m’enseigner les chansons qui sont devenues les chants de cette révolution. « La rappeuse Raja Meziane s’est rendue célèbre avec son clip “Allô le Système !”, visionné plus de trente-cinq millions de fois sur YouTube. Avec Soolking, ils sont les ardents défenseurs du mouvement populaire en Algérie. »

Le lendemain, à mon réveil, Nassima est déjà levée. Elle est restée toute la nuit devant son ordinateur. Elle ne veut pas perdre une miette des événements, elle suit toutes les nouvelles sur les réseaux sociaux depuis le début de la mobilisation. En arabe, en kabyle et en français. Elle a posté sur son mur ce matin un message qu’elle partage avec ses proches et ses collègues : « Ce que nous vivons est unique car c’est une lutte sans relâche contre un système défaillant mais aussi contre nous–mêmes. » Malgré sa nuit blanche, elle est pleine d’énergie et semble très heureuse. Elle me confie que la révolution n’est pas la seule raison de son bonheur : elle a rencontré quelqu’un, « cette fois, c’est sérieux. Je sais que c’est le bon ». Le jeune homme, Nabil, est un artiste qu’elle a connu lors de la première marche contre Bouteflika ; il a osé l’aborder lors de cette occasion unique. « Je passais tous les jours devant lui sans le remarquer, tellement je rasais les murs. » Ils ont fabriqué une pancarte sur laquelle ils ont écrit : « Ensemble nous briserons les barreaux de nos cages. »

Nous sortons sur le coup de midi pour rejoindre la foule. Déjà, les bruits des hélicoptères des forces de l’ordre au-dessus de nos têtes se font entendre. Les rues se remplissent peu à peu et les drapeaux vert, blanc, rouge recouvrent rapidement la rue Didouche Mourad, l’artère principale de la capitale. Tout le monde manifeste pour les mêmes raisons. Une jeune fille qu’on croise près du tunnel des Facultés se réjouit : « Il n’y a plus de barrière entre les classes sociales et les différents quartiers. Avant les gens de la Casbah nous appelaient les “tchitchi”, les “gens friqués”, aujourd’hui on marche ensemble, main dans la main, pour la même chose. »

Nassima n’a pas menti, les femmes sont partout, tête nue, voilées ou en haïk (grand vêtement blanc traditionnel). On trouve même des pancartes qu’on n’aurait pas imaginées un mois auparavant. Un homme d’une quarantaine d’années soulève fièrement une feuille blanche sur laquelle il a inscrit : « La deuxième République et une femme à la Mouradia. » Le cortège alpague la police : « Enlevez vos casques et venez manifester avec nous, vous aussi vous faites partie du peuple.» Entre les rangs, j’aperçois un officier qui pleure ; un manifestant le console. Les regards se croisent et s’accrochent, on se parle, on échange, la foule est souriante. Je n’ai jamais vu autant de sourires de ma vie. Malgré la pluie, les Algériens sont encore une fois au rendez-vous. Selfies, photos, vidéos : armés de leur smartphone, tous veulent garder une trace de ces moments extraordinaires. Le bonheur est communicatif. En dehors des événements sportifs, ça fait longtemps que le peuple n’a pas ressenti cette fierté. Certains prédisent que cette année le pays remportera la Coupe d’Afrique des Nations.

Devant la Grande Poste, nous croisons Ali (vendeur de disques très connu) et ses deux petits-enfants. Le grand-père est très ému : « En 1962, l’Algérie se libérait. Aujourd’hui ce sont les Algériens qui se libèrent. Ma petite-fille vivra dans un pays plus libre et démocratique que sa grand-mère, et ça me rend heureux. Je peux mourir tranquille. Enfin, j’aimerais quand même voir la IIe République avant de mourir ! » Sur leurs T-shirts blancs, Imane a inscrit au feutre noir les mots de Nelson Mandela : « La liberté d’être libres. » Avec son frère Ismaël, ils s’égosillent en chœur : « One, two, three ! Viva l’Algérie !” Nous décidons de marcher ensemble et, alors que nous nous enfonçons dans la marée humaine, deux jeunes hommes m’interpellent. Je mets un temps avant de les reconnaître : ce sont les deux vendeurs de Bab-el-Oued, Yazid et Mohamed, que j’ai rencontrés lors de mon dernier séjour à Alger. Ils font le déplacement depuis le début des manifestations.

Aujourd’hui ils vendent non pas des oiseaux mais des drapeaux algériens et des vuvuzelas vert, jaune et rouge. Ils ont l’air insouciant. À 20 ans, ils n’ont connu qu’un seul président. Yazid m’explique : « C’est le dégoûtage, il faut que ça change ! Nos parents nous bassinent depuis toujours avec le terrorisme et les années noires. Mais nous, on est nés après, on ne sait pas de quoi ils parlent. Ça ne nous fait plus peur. » Au même moment, un grand cadre vide passe de main en main à travers la foule. Mohamed commente : « Le cadre incarne Boutef malade. Depuis quelques années, le gouvernement avait pallié son absence en amenant des portraits encadrés du raïs lors des événements officiels. C’est désormais la foule massive d’Algériens ordinaires qui tour à tour prend le pouvoir et donne un nouveau visage au cadre. »

Fatigué par la longue marche, Ali nous propose de nous arrêter un instant au café Le Tantonville, au pied de la Casbah et à deux pas du Théâtre national algérien. Nous commandons des boissons et il me confie qu’il a fait un pari avec Mustafa : « Si le président démissionne, Mustafa relâchera ses chardonnerets ! » Un sourire au coin des lèvres, les yeux plissés, il se met à chanter à voix basse, comme pour lui-même, l’air de Mohamed El Badji que nous avons écouté ensemble dans sa boutique, quelques mois plus tôt, alors que la révolution n’était pas même un rêve. Il est recouvert par les hymnes révolutionnaires entonnés par la foule, et je suis la seule à l’entendre. Ce jour-là, sous mes yeux, Alger s’envole.

***

SEHAM BOUTATA

Seham Boutata, La mélancolie du Maknine, éd. Seuil, France 2020. Extrait choisis des pages 175-185

Merci aux éditions du Seuil pour l’autorisation de publication.

Il est interdit de reproduire partiellement ou intégralement cet extrait sur d’autres médias numériques ou en papier; pour cela il faut contacter l’éditeur.

L’auteure: Seham Boutata est reporter sur France Culture. La mélancolie du maknine est son premier livre.

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