Saturne – de Sarah Chiche : quand les parents dévorent leurs enfants

Après Les Enténébrés (2019), l’écrivaine et psychanalyste Sarah Chiche publie son nouveau livre, un roman intitulé Saturne (Seuil 2020).

Armand et Harry naissent à Alger dans les années 1950, pendant la colonisation. Leurs parents Joseph et Luise sont très réputés en tant que propriétaires d’une clinique.

Avec les exactions de l’OAS dans les années 1960, la famille quitte l’Algérie. Les parents s’installent dans un ancien château, les enfants sont scolarisés en Normandie. Le couple se relève, fonde une nouvelle clinique, puis  tout un empire médical. L’argent foisonne. Les parents attendent que les enfants deviennent aussi des médecins, des éléments de cet empire. « L’argent perdu en Algérie afflua de nouveau. En moins de cinq ans, la clinique devint l’une des plus modernes et des plus prospères de France » (p41).

Le temps passe. Armand suit le chemin dicté par les parents. Harry tombe amoureux d’Ève, une magnifique beauté qui vit de mensonges et d’arnaques. L’amour bouleverse Harry. Il  néglige ses études, épouse cette femme malgré le refus de sa famille. Le rêve des parents s’évapore car  « La  poursuite du bonheur personnel ne peut donc passer que par celle de la gloire de la clinique » (p78). La clinique est l’essence de l’existence dans la famille.

Harry et Ève font une enfant. Cependant, le jeune papa meurt à la fleur de l’âge. Ève refait sa vie avec un autre amant.  Avec le temps, la fillette grandit seule, sans avoir vu l’image de son père, loin du château familial. Sans enfance. Sa seule passion : l’écriture. Une crise psychologique lui rate des mois de sa vie avec l’hospitalisation.

La jeune fille sortira-t-elle saine et sauve de cette crise ? L’écriture va-t-elle la sauver ? Et si elle devenait une femme qui guérit les gens du chagrin et de la douleur ?

Le roman explore l’enfance d’un angle psychologique en tant que source de douleur et de haine. Une enfance non-vécue, un trou. « Une histoire, scellée dans les nuits d’enfance, qui m’a percutée, et tuée, il y  a des siècles » (p56).Cet angle est celui de la dévoration : les parents dévorent leurs enfants. Harry a raté sa vie à cause de ses parents qui le voulaient à leur goût : médecin, bourgeois, marié à une femme acceptée par les géniteurs. Ève n’a pas eu d’enfance: sa mère devient folle, son père les quitte pour vivre ailleurs.  Aussi, la fille de Harry grandit seule : tous disent du mal de son père (un raté) et de sa mère (pute et arnaqueuse) ; sa mère refait sa vie avec un autre amant et la laisse tomber. Comme son père, la fille a été dévorée par sa famille.

Le titre illustre clairement ce rapport de la dévoration. S’il est le nom d’une planète, il rappelle surtout cette peinture de Fransisco de Goya intitulée Saturne dévorant un de ses fils (1818-1923)  montrant un géniteur mangeant son enfant. La peinture est elle-même inspirée de la mythologie grecque ; Saturne est ce roi des titans Cronos qui dévore ses fils pour protéger son trône de la succession. Le roman montre que ce complexe de dévoration se lègue tout comme l’héritage matériel.  « On dresse donc les enfants à haïr, à mort » (p152). L’auteure s’intéresse largement à ce thème; sa préface pour un livre de Stefan Zweig ( La Confusion des sentiments)est intitulée « éloge de la dévoration ».

La gestion du temps permet aussi d’explorer ce complexe de dévoration : la fiction se déroule des années 1950 à 2005. Le lecteur découvre au fil des pages comment les parents de chaque génération dévorent leurs propres enfants. « Toute éducation est un échec : les parents et grands parents blessent toujours, souvent même sans le vouloir, un enfant » (134).

La psychologie est omniprésente. C’est le socle du roman. En plus du thème au caractère psychologique, le roman est plein de notions, titres, et mots appartenant au domaine de la psychologie : crises, neuroleptiques, antidépresseurs, syndrome deu piège à poulpe…Le portrait des personnages l’illustre bien aussi : Harry rêvait de faire la psychanalyse et sa fille devient à la fin une personne qui soigne les autres de leur douleurs intérieures. La fin du roman ressemble à un rapport de psy, montrant comment on transforme les crises du passé, l’enfance non-vécue,  en une force au présent. « …tout est perdu, tout va survivre, tout est perdu, tout est sauvé. Tout est perdu. Tout est splendide » (p205). Il faut rappeler que Sarah Chiche est psychologue clinicienne et psychanalyse : elle s’est donc inspirée de sa carrière professionnelle.

La structure est agréable. La chronologie est brouillée : le livre est un va-et-vient entre ici et ailleurs, passé et présent. Le passé est aussi actualisé comme si les actions se déroulaient au moment actuel de la lecture. La narration est brouillée : on passe discrètement d’un narrateur à l’autre. Les dialogues sont insérés au sein du texte sans guillemets ou indicateurs. Cette structure interne donne plus de beauté au roman et captive le lecteur qui construit le tout en lisant.

Le roman fait l’éloge de l’écriture. Quand tout est douleur et chagrin, seule l’écriture sauve. Harry lisait beaucoup. Sa fille aime écrire et fait de l’écriture sa seule compagne. L’écriture l’aide beaucoup à surmonter ses crises et sa vie pleine de trous. Là aussi l’auteure s’et inspirée de son travail de psychologue : parfois seule l’écriture devient le remède, sain et efficace, contre les troubles. « J’allais écrire, je voulais écrire, depuis l’enfance j’essayais d’écrire, je ne voulais faire que cela » (p148).

Sensible et humain, embelli par un fond psychologique et une écriture poétique, Saturne est un hommage aux enfants dévorés par leurs parents. C’est aussi une thérapie de l’enfance confisquée et malheureuse.

***

Point fort du livre : le fond psychologique

Belle citation : « Il est des pertes sèches qui, loin d’empêcher l’amour ou la joie, les rendent plus brulants encore, mais dont on ne se remet jamais  et dont on ne souhaite pas se remettre » (p27)

L’auteure: née en 1976, Sarah Chiche est une écrivaine française, psychologue clinicienne et psychanalyste. Elle est auteure d’essais et de romans.

Saturne, Sarah Chiche, éd. Seuil, France, 2020, 208p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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