Extrait gratuit du nouveau livre de Jack Lang – La langue arabe, trésor de France

Avec l’aimable autorisation des éditions Le Cherche-Midi, le magazine Lecture-Monde vous offre un extrait gratuit du nouveau livre de Jack Lang, La langue arabe, trésor de France (Cherche-Midi, 2020).

Pour lire la critique de ce livre, cliquez ici: La langue arabe, trésor de France

L’extrait :

Lointains par leurs origines, l’arabe et le français se croisent et s’influencent mutuellement depuis plus d’un millénaire. Langues internationales, elles se sont historiquement implantées sur des territoires où on ne les parlait pas : le français a remplacé les langues dites régionales ; l’arabe des conquêtes s’est imposé sur les terres du berbère en Afrique du Nord, du copte en Égypte, de l’araméen au Levant.

Aujourd’hui, leurs zones d’influence dépassent largement les frontières de leurs berceaux historiques respectifs, mais aussi celles de leurs territoires d’extension, sous l’effet des flux migratoires. Elles sont toutes deux des langues civilisationnelles. Le français est le fruit de métissages et d’emprunts de divers idiomes, dont l’arabe, qui représente la troisième source linguistique derrière le latin et l’italien.

On ne rappellera jamais assez que l’arabe, cette langue de France, est parlé, dans notre pays, par 4  millions de locuteurs. Plus nombreux encore sont ceux qui, à un titre ou à un autre, ont eu l’occasion d’entrer en contact durable avec la langue arabe.

Malheureusement, la reconnaissance de l’arabe comme langue au firmament est au point mort dans la société française actuelle, totalement recouverte par une autre image aussi dévalorisée que dévalorisante. Nous devons accompagner et amplifier les efforts déjà entrepris par l’Éducation nationale pour redonner ses lettres de noblesse à cette langue de la réussite, synonyme de parcours d’excellence dans de nombreuses filières.

Nous le savons, la France entretient un rapport complexe et ambivalent avec les langues, qu’elles soient étrangères ou issues de son terroir. Le français ne supporterait-il pas de coexistence linguistique avec d’autres langues  ? L’histoire politique de la langue française lui a conféré un statut sacré. L’idéologie de l’État-nation a instauré, dans notre culture, un monolinguisme qui a fortement marqué notre imaginaire et notre système éducatif.

Les Français ont une relation ambiguë, non pas tant aux langues étrangères qu’à leur propre langue. Unifiée par le français, mais se gardant longtemps de toute considération pour les langues régionales qu’elle a farouchement combattues à l’école, la France s’est frontalement opposée, dans sa construction nationale, au développement d’une identité plurilingue.

Certes, chez nous, on enseigne les langues étrangères depuis des lustres, mais nombre de langues parlées par les élèves n’y trouvent toujours aucune légitimité. Dans ce patrimoine linguistique national, il importe de faire une place aux langues de l’immigration. Aujourd’hui, les premières «  langues de France  », avant même les langues régionales, sont celles de l’immigration. C’est d’ailleurs pour cela que, ayant créé en 1985 un Conseil national des langues et cultures régionales de France, j’avais déjà prévu d’y intégrer l’arabe.

L’alliance entre la France et les cultures arabes est ancienne, suffisamment pour ne pas disparaître d’un seul coup au banc de l’histoire contemporaine. Cet héritage ne constitue pas un acquis négligeable, il se doit de prospérer en dépit des crises et des convulsions qui agitent l’Hexagone.

Il y a, notamment, cette idée fausse, largement répandue, que nous devons combattre inlassablement : la langue arabe n’est pas l’apanage des hommes de religion, pas plus qu’elle n’est l’exclusive des Français d’origine arabe. Elle appartient à tous les citoyens, à toutes les générations avides de la découvrir ou de la redécouvrir. Et de fait, bien que bâillonnée, elle suscite l’enthousiasme et l’appétence chez nos compatriotes, pour peu qu’on les autorise à l’aborder.

Nous sommes face à un étrange renversement, où le religieux devient le seul repère, l’unique référence, dès lors qu’il s’agit de parler de langue et de cultures arabes. Si l’Institut du monde arabe était créé aujourd’hui, il s’élèverait sans doute des voix pour demander de le baptiser non pas  IMA, mais  IMM –  pour Institut du monde musulman… Et pourtant, l’étude et la reconnaissance du monde et des cultures arabes en tant que tels sont plus que jamais nécessaires.

De même que la majorité des musulmans ne sont pas arabes, la langue et les cultures arabes ne peuvent être réductibles à l’islam. Dans un cadre laïque, tel que celui prôné par la loi républicaine, quel meilleur moyen que l’apprentissage d’une langue pour transmettre des éléments de culture  ? C’est par l’apprentissage linguistique que l’on découvre les multiples aspects d’une civilisation.

Quel meilleur exemple pour cela que celui du grand universitaire arabisant Gilles Kepel. Son livre paru en 2013, Passion arabe –  un journal de voyage à travers les pays qui ont vécu les « soulèvements arabes » de 2011-2013 –, n’aurait pu être rédigé sans la connaissance de la langue arabe de son auteur, initiée à l’université de la Sorbonne Nouvelle depuis 1974, et prolongée par ses séjours dans les Instituts français de Damas et du  Caire. Il rappelle comment il eut le coup de foudre pour cette langue, et la civilisation dont elle était porteuse, à Apamée de Syrie (l’actuelle Qalaat al-Madiq) sur l’Oronte, en 1974  ; comment les villageois, alors, «  accordèrent à ce voyageur inconnu couvert de poussière et surgi à l’improviste une hospitalité qui [le]  plongea soudain, in vivo, dans L’Odyssée […] heureux comme un Ulysse des années 1970 ».

Développer l’enseignement de la langue arabe au sein du système éducatif public, voilà la réforme indispensable à mener, sans se laisser impressionner par la cohorte des marchands de peur. Si verrouiller une culture et une population dans leur seule dimension religieuse répond aux vœux des identitaires de tout poil, le danger gravissime que court la République, c’est de baisser les bras. Embrassons pleinement, au contraire, cette langue de France, ce trésor du monde.

***

Par JACK LANG

Merci aux éditions Le Cherche-Midi pour l’autorisation de publication

Il et interdit de reproduire, une partie ou la totalité, de cet extrait sur tout autre média qu’il soit en papier ou numérique. Pour cela, il faut contacter l’éditeur.

L’auteur: né en 1939, Jack Lang est un juriste et homme politique français. Essayiste, il était plusieurs fois ministres. Il est aujourd’hui le président de l’IMA.

La langue arabe, trésor de France, Jack Lang, éd. Cherche-Midi, France, 2020, 128p.

  • Cet extrait est l’épilogue intégral du livre en question.

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