1-Votre biographie inspire presque tous vos romans ; pourquoi ce choix ? Ecrire de l’autobiographie (autofiction) empêche-t-il de dire l’Autre et le monde ?
Pas du tout. Au contraire, nos histoires singulières sont le reflet du monde extérieur, une correspondance entre le dedans et le dehors. Je pense que Le Gone du Chaaba écrit en 1985 est devenu une histoire universelle, celle d’un enfant pauvre à l’école qui apprend à s’en sortir par le savoir. Elle a dépassé le stade de l’autofiction. Elle dit le monde. D’ailleurs il est traduit en japonais et je vais bientôt à Tokyo pour en parler. J’essaie de faire cette ouverture dans chacun de mes romans en injectant de la sincérité, de la profondeur humaine, pour quitter le singulier et aller vers l’humanité…

2-Peut-on parler d’une mort de l’écriture chez Azouz Begag tant que la biographie serait une source épuisable ?
Mort de l’écriture ? En tout cas, l’idée d’écriture est le contraire de la mort, c’est la vie, toujours en mouvement. Quant à l’autobiographie, je m’en détourne tellement que moi-même je ne sais plus à la fin si c’est vrai ou inventé. J’aime ce flou. Il m’amuse. De la fiction sur de l’auto… Lisez mon dernier roman Les yeux dans le dos (Editions Erick Bonnier 2025), vous verrez que je suis maintenant dans la fable historique !

Source image: Magazine Mare Nostrum (envoyée par Azouz Begag)
3-Votre père (paix à son âme) est omniprésent dans vos livres : s’agit-il d’un simple hommage ou d’un mythe personnel ?
Dans les histoires d’immigration, les pères ont été les figures de proue des aventures, de l’exil. Ce sont d’abord eux qui sont venus en France, puis les familles ont suivi. Je parle souvent du mien, en hommage, et comme un mythe personnel. C’est mon Ulysse à moi. Son exil a été mon Odyssée. Sa vie est inépuisable, même s’il n’est plus de ce monde. Quant à moi, je suis hanté par l’exil depuis que je suis né.
Lire la critique de l’avant-dernier roman d’Azouz Begag : L’Arbre ou la maison
4-L’humour est prépondérant dans vos écrits ; un moyen de divertissement ou un outil porteur d’autres intentions ?
Je suis né en riant ! Certainement pour éradiquer les traumas de l’exil reçus en héritage à ma naissance. Ensuite, ce trait de ma personnalité a été grandissant dans mon développement personnel. Intuitivement, j’ai toujours senti que le rire permettait un rapprochement avec les Autres. L’autodérision m’a souvent permis de défaire des nœuds. Les films anglais des Monty Pithon, La vie de Bryan, ceux du cinéma italien des années soixante-dix (Affreux, sales et méchants, Pain et Chocolat… ) sont mes références. Dans les romans, je peux faire passer tellement d’émotions avec l’humour. C’est une source inépuisable de partage avec les lecteurs. Ne me secouez pas, je suis plein de larmes !
5-Vous avez écrit des livres pour adolescence et jeunesse ; pourquoi ce choix ? Y a-t-il des divergences-difficultés en passant du roman-adulte au récit-jeunesse ?
On reste en vie tant qu’on ne fait pas mourir l’enfant qui vit en soi. J’ai toujours écrit des livres pour la jeunesse afin de rester innocent et naïf… faire le pitre me plait, faire l’enfant, des jeux de mots, mais écrire des romans pour les adultes m’a fait grandir et vieillir. Ça n’a pas été difficile pour moi de passer de l’un à l’autre. Je l’ai fait intuitivement chaque fois. Instinctivement, dirais-je. Je ne suis jamais posé trop de questions sur mon acte d’écrire. J’ai osé me lancer dans l’encre.
6-Ecrivain français né de parents algériens ; vos écrits oscillent entre les deux rives de la Méditerranée. Comment définissez-vous le mot « identité » ?
Je parlerais plutôt d’identification, c’est plus mobile que le mot identité, trop fixe et qui nie la réalité du changement permanent. Tout change, en effet, même ce qu’on croit être notre ‘identité’ immuable. Et ce sont les rencontres qu’on fait dans la vie qui nous aident à changer de point de vue sur nous-mêmes dans l’univers. Rencontrer les autres sert à se rencontrer soi-même et grandir en apprenant. Mon identité est à géométrie variable.
7-Votre chef-d’œuvre « Le Gone du Chaâba » a été adapté au cinéma en 1998 ; entre roman et film, quel genre peint le mieux la situation sociale-humaine-existentielle des fils-filles d’immigrés ?
Les deux se complètent. D’abord un roman, car la lecture est essentielle dans le développement personnel, ensuite l’adaptation cinématographique est un formidable tremplin pour toucher le grand public. Vous avez vu la performance de Mohamed Fellag dans le film le Gone du Chaaba ? Formidable.
8-Vous êtes sociologue ; ce domaine a-t-il enrichi votre expérience d’écriture ? À l’inverse, la littérature a appuyé vos recherches en sociologie ?
Disons que c’est la façon d’écrire qui diffère quand on passe de la sociologie à la littérature. J’ai toujours aimé rendre accessible au plus grand nombre les connaissances des sciences sociales et humaines, cela a été mon souci permanent au cours de ma carrière au CNRS. À quoi sert la recherche scientifique si ses résultats sont réservés à une élite et si le peuple n’y a pas accès ? Aujourd’hui, je considère que l’écriture littéraire est une forme aboutie du partage des connaissances en sociologie, psychologie, philosophie, histoire… à travers ce que vivent les personnages. Par exemple, dans mon dernier roman, Les yeux dans le dos, je parle beaucoup de l’émir Abdelkader en Syrie en 1960, au moment des massacres des Chrétiens à Damas. C’est un roman historique où j’essaie de passer quelques informations sur les relations entre communautés religieuses à cette époque, mais aussi sur Ibn Arabi, de Al Khawarizmi qu’on appelait Algoritmi… en somme, écrire un roman où l’on apprend l’histoire, en douceur.
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Entretien réalisé avec Tawfiq BELFADEL

