Saharienne Indigo _ de Tierno Monénembo : dictature, combat féminin et quête de la mémoire en Guinée

Après « Bled » (Seuil 2016) Tierno Monénembo publie son nouveau roman «Saharienne Indigo  » (Seuil 2022).

Véronique Bangoura, dite Atou, est une adolescente de Guinée. Après avoir tué son père qui venait de la violer, elle s’enfuit de la maison. Le miracle et le hasard la mènent chez une tante et sa nièce qui l’accueillent et prennent soin d’elle. Au pays, la dictature fait des ravages : torture, pendaisons, misère, interdits… « Du balcon, je venais de me jeter dans le monde, moi qui ne savais rien du monde » (p16)

La police ne la cherche pas ; elle oublie son crime et s’adonne aux plaisirs de la vie : travail dans un bar, danse, commerce de drogue…Ainsi, elle tombe amoureuse d’Alafio avec qui elle aura une fille.

Un jour, elle découvre Saharienne Indigo , un flic qui lui révèle tous les secrets de sa vie sans l’arrêter : le meurtre de ses parents, son adoption, ses origines, son vrai nom…Avec l’aide d’un chercheur français, Phillipe, elle mène sa quête des racines et de la mémoire.

Phillipe devient son amour et son mari. Ils s’installent en France.  Là, elle tombe par hasard sur Corre, une Française qui a un grand lien avec la Guinée où  elle a perdu son fils unique. Raconter est le seul moyen qui leur reste pour restituer le passé et vivre le présent.

Alors qu’elle est la vraie histoire de Véronique ? Et si les fantômes de la Guinée s’invitent-ils à Paris ? Comment le passé guinéen envahit-il le présent parisien ?

Le roman est une fiction qui peint le vrai visage de la Guinée sous Sékou Touré qui a installé la dictature après l’illusion de l’Indépendance. La Guinée qui n’est pas enseignée dans les manuels scolaires ou vue par les touristes.« Au pays d’où je viens, c’est dans le merdier du dehors que pousse la vie… » (p115.)

D’abord, le roman dénonce la dictature ; le pouvoir despotique achève tout « supposé opposant » comme cela est arrivé au vrai père de Véronique et au mari de Corre. Parmi les images horribles de cette dictature : le célèbre camp B où se pratiquent les diverses tortures et où la vraie maman de Véronique a perdu la vie. Ainsi, les premières victimes de cette dictature sont les femmes qui perdent mari amant et enfants…

Ensuite, le roman peint le portrait sale  de la Guinée qui s’ajoute à la dictature : chômage, drogue, crimes, arnaques, interdits, inquisition…Un pays amer où fuir ou émigrer devient une urgence.  Autrement dit, le livre est un hommage aux marginaux de l’existence.

Aussi, c’est un précieux éloge du féminin. Les personnages principaux sont des femmes. Elles sont les héroïnes et les victimes de ce pays. En plus du mal dictatorial, elles affrontent le machisme, le viol, l’inquisition des religieux…Par exemple, Véronique a été violée par son père adoptif, ensuite trahie par son amant…après avoir perdu ses vrais parents et ses racines ; sa trajectoire aboutit enfin à l’exil. « ….on inspectait les vagins au début de l’année scolaire et les grossesses non désirées faisaient la une des journaux » ( p149)

Par ailleurs, la fiction est une quête de la mémoire. L’auteur, à travers ce texte, montre qu’elle est le vrai trésor humain et qu’elle mérite un grand combat. Reconstruire la mémoire c’est être soi-même et sauver les ancêtres qui sont le pont entre vie et au-delà en Guinée.

Qui dit mémoire dit patrimoine et éthographie. Le mari Phillipe est un ethnographe ; çà et là sont glissés des éléments du patrimoine guinéen (us, plats, mots du dialecte,  etc).

La fiction est également un hommage à l’humanité ; les personnages dénoncent la dictature, la misogyne, et font l’éloge de la liberté et l’humanité. «  Je passe ma vie sur Terre à me faire une humanité » (pp  209-210.)

La narration est superbe. Elle se présente sous la forme de deux fragments parallèles : la France après les années 2000, et la Guinée de Sékou Touré. La narration est un va-et-vient permanent entre les deux rives et souvent celles-ci se croisent. Ce caractère donne davantage de la valeur au roman et installe le suspens.

Sobre et profond, sensible et percutant, Saharienne Indigo est un éloge du combat féminin, une déclaration d’amour à la Guinée douce-amère, et une quête de la mémoire C’est aussi un bel hommage à l’humanité !

***

Point fort du livre: roman engagé et humaniste

Belle citation: «  Et c’est là tout le coté comique de notre humaine civilisation : les épidémies, on les vaincra un jour, les prisons politiques, jamais. On ne peut rien contre la connerie humaine » (pp253-254.)

L’auteur: né en 1947 en Guinée, Tierno Monénembo est un chercheur universitaire et écrivain. Quittant le pays en 1969, il vit en France.

Saharienne Indigo, Tierno Monénembo, éd. Seuil, France 2022, 336p.

Par TAWFIQ BELFADEL

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :