Soleil amer- de Lilia Hassaine : France-Algérie, l’éternelle union

Après son premier roman  L’œil du paon, Lilia Hassaine publie son deuxième roman,  Soleil amer  (Gallimard 2021).

Pour découvrir la critique du précédent roman cliquez ici: L’œil du paon

Said et Naja  sont des Algériens originaires de la région de l’Aurès. Ils ont trois filles : Yasmine, Sonia et Nour. Après l’Indépendance, Said fait venir  toute  sa famille dans la région parisienne, dans une cité HLM. Son frère Kader vivait  en France depuis des années déjà avec son épouse française Ève. « La guerre était finie, et elle avait charrié avec elle son lot de silences et de secrets. Said travaillait en France cinq ans maintenant » (p19)

Naja tombe enceinte et  accouche de deux jumeaux. Le couple garde l’un, Amir, et donne en secret l’autre à Kader et Ève ;  il porte le nom de Daniel. Ainsi celui-ci sera  «un cousin » aux yeux d’Amir.

Les années passent. Daniel et Amir ont  un lien affectif  tellement profond qu’il pourra dévoiler le secret. Said marie Myriam de force à un Algérien au bled et déchire  son titre de séjour.  La marginalisation dans la cité des HLM s’amplifie. Certains immigrés rentrent au pays. Sonia devient enseignante. Amir abandonne ses études de médecine.  Nour  se révolte contre les interdits et suit ses libertés. Said meurt…

Et si le secret d’Amir et Daniel était dévoilé ? Naja rentrera-t-elle au bled après la mort de son époux ? 

Le roman explore la communauté immigrée en France à travers trois générations : 60, 70, 80.   Ainsi se croisent divers sujets tels que l’intégration, l’exil, la nostalgie, le racisme, la cohabitation, la marginalisation des cités HLM, la frontière entre ville et banlieue, ces Français nés de parents immigrés, le retour des vieux au bled…

Le choix de trois décennies n’est pas fortuit : il permet de suivre les changements sociopolitiques dans la communauté immigrée et d’observer la génération de Français nés de parents immigrés. Cela permet une vision microscopique, sociologique, de cette communauté.  «  Elle voulait sauver ce qui restait des années 60, une communauté d’âmes et non d’origines ou d’ethnies »  (p109)

Le roman véhicule une grande symbolique ; à travers la relation Amir –Daniel c’est la relation Algérie-France qui est peinte. Et cette relation est une union forte malgré la séparation et les écarts. Autrement dit, le roman montre que la France et l’Algérie seront à jamais liées. Amir a été très affecté par la séparation : il a grandi dans le mutisme et la réclusion loin de lui. Seulement en compagnie de Daniel, son frère secret, qu’il s’épanouit. A l’inverse, Daniel a une affection grandiose pour ce « cousin ». « Amir et Daniel avaient toujours été liés, même quand on les avait éloignés.  La distance géographique n’avait pas entamé leur affection» (p144).

L’Histoire est présente dès les premières pages. Mais il ne s’agit pas d’un roman historique ; ici, les faits historiques constituent le fond, un arrière-plan, et complètent la thématique majeure. Ainsi, la période de la colonisation permet d’évoquer la vague des premiers migrants algériens.  « Il n’avait pas oublié octobre 1961, la manifestation à laquelle il avait pris part avec ses amis » (p38)

Le roman a également un caractère féministe. Les personnages principaux sont majoritairement des femmes. Çà et là, le narrateur omniscient fustige les injustices envers le féminin. « Je crois que le jour où les femmes n’auront  plus besoin de se positionner en fonction des hommes, en bien ou en mal d’ailleurs, on aura fait un grand pas » (p87)

La poésie est omniprésente. Souvent, des fragments sont des poèmes insérés au sein de la prose. Cela embellit davantage le roman.

L’auteure a glissé certains éléments autobiographiques sans pour autant faire de l’autobiographie. Il y a des parallèles entre la vie de Lilia et certains éléments fictifs dans le roman. Peut-être que l’écrivaine est à la recherche de ses racines au pays du soleil, fouillant la généalogie et les archives générationnelles. « Mes filles avaient mon âge. L’une était devenue danseuse, l’autre écrivait des romans… » (p157).

Sensible et profond, imprégné de poésie et d’humanisme, Soleil amer bâtit un pont entre l’Algérie et la France. C’est aussi un bel hommage à la communauté des immigrés et leurs descendants !

***

Point fort du livre: écriture poétique

Belle citation:  « Naitre fille, ça voulait dire devenir la boniche de ses frères, puis celle de son mari, ne jamais jouir d’aucun plaisir, si ce n’est ceux de la bouche, et donc grossir, grossir, tomber enceinte autant de fois que possible, accoucher sans un bruit, brider ses propres filles, qui reproduiront le même schéma à leur tour »  (p45)

L’auteure: née en 1992, Lilia Hassaine est journaliste et romancière. Elle a travaillé dans divers journaux et chaines TV. En 2014, Lilia Hassaine remporte la 5ème édition du Prix santé et citoyenneté pour son web-documentaire sur le don de cheveux : De mèche contre le cancer.

Soleil amer, Lilia Hassaine, éd. Gallimard, France, 2021, 160p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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