Comme nous existons-de Kaoutar Harchi : éloge de la sociologie et de l’écriture

Hania et Mohammed sont deux marocains qui vivent en France depuis les années 1980 dans  la ville S à l’est. Ils ont une fille pour qui ils font des sacrifices.

Leur fille est le personnage principal et la narratrice du récit. Elle raconte les souvenirs de sa famille et sa généalogie, la mémoire collective, sa scolarisation, la vie dans le quartier français, la violence et le racisme, les hiérarchies et injustices, ses triomphes par les études, sa passion pour la sociologie et l’écriture littéraire… « Ces souvenirs qui rodent, qui errent, qui hantent »(p 78)

Pourra-t-elle quitter le nid familial pour suivre son rêve de sociologue à Paris ? La sociologie et l’écriture lui permettent-elles de venger les injustices et l’effacement ?

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A travers le destin individuel d’un personnage,  une Française née de parents immigrés, le récit explore la communauté immigrée en France dans le contexte postcolonial. Ainsi, le JE dit le NOUS collectif comme le prouve le titre.  La narratrice répète plusieurs fois que sa passion pour la sociologie est expliquée par le désir de se comprendre et de comprendre les siens. «  Anonyme, cette lutte, tapie dans l’ombre  des vies parentales postcoloniales, une lutte dont j’étais à la fois l’objet, le sujet et le témoin » (p30).

De l’exploration de cette communauté jaillissent des thèmes différents et complémentaires tels que l’immigration, l’exil, la violence, l’effacement, le sentiment d’absence à cause de la discrimination et les injustices, etc. Ainsi, le récit a un caractère sociologique : témoigner du vécu en mêlant réel et fiction, sociologie et littérature. « La violence a pris beaucoup de nous. Nous fûmes dépouillés de nous-mêmes par la violence. » (p60).

Le récit a un angle philosophique; la narration de la fille a un poids existentiel. Elle veut imposer sa présence en France « interdite », dire qu’elle existe, dire qu’ils existent sa famille et les siens.

Le récit fait l’éloge de la sociologie. Il faut rappeler que l’auteure est sociologue. En plus du fond sociologique (explorer les liens sociaux dans la communauté immigrée en période postcoloniale), la narratrice est férue de cette discipline. Son but et de témoigner du vécu, et surtout venger les injustices et renverser les hiérarchies. Plus qu’une simple science, la sociologie est dans ce récit une arme de combat. Encore, la narratrice évoque des faits réels comme l’aménagement de l’Elsau qui a crée des frontières sociales, l’affaire Zyed Benna et Bouna Traoré, le nom du sociologue Abdelmalek Sayad. «  Les sociologies de l’immigration, de l’école, de la famille, furent celles qui m’intéressent le plus » (p123).

Cliquez ici pour lire un article sur l’affaire Zyed Benna et Bouna Traoré

Le livre fait  aussi l’éloge de l’écriture. Pour la narratrice c’est aussi une arme contre les injustices liées à sa race, les hiérarchies sociales, l’effacement d’elle et des siens.  « Venger ma race- que l’acte d’écrire me permettrait d’accomplir  » (p128).

En outre, le récit est un texte vivant comme si les faits se déroulaient au moment actuel. Cela est du à certaines techniques comme l’actualisation du passé et le discours indirect libre. Le résultat : une valorisation du  combat de la communauté immigrée qui demeure un sujet d’actualité. « Puis lui venait cette envie subite de mouiller ses cheveux- regarde, me dit-elle, comme ils sont lisses maintenant » (p41).

L’auteure a inséré des fragments autobiographies dans ce récit ; comme sa narratrice elle est née fin des années 1980, Française d’origine marocaine, sociologue, elle a grandi à Strasbourg (S. dans le livre), romancière…Ainsi, Kaoutar témoigne de sa vie et de sa communauté en croisant autobiographie et fiction. Elle se dit à travers son personnage. Le récit serait donc une autofiction. Une biographie romancée.

Simple et profond, oscillant entre réel et fiction, Comme nous existons est un hommage à la mémoire collective et miroir de la communauté immigrée. C’est aussi un bel éloge de la sociologie et la littérature.

***

Point fort du livre: croisement du réel et de la fiction

Belle citation : « Epuisée par mon exil scolaire qui eut pour effet fondamental de renforcer mes appartenances originelles et intimes faisant naitre en moi…une forme de nationalisme familial » (p103)

L’auteure : née  en 1987 , Kaoutar Harchi  est sociologue et romancière. Elle a été primée par le Prix de la Société des Gens de Lettres.  A travers théorie et littérature, elle explore les liens sociaux dans le contexte postcolonial.  

Comme nous existons, Kaoutar Harchi, Actes Sud, France, 2021, 144p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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