Dernières heures avant l’aurore – de Karim Amellal: le passé présent en Algérie

C’est le dernier roman de Karim Amellal. Il commence par le présent puis fait jaillir le passé tout au long de la fiction. Mohammed est un  Algérien qui a quitté l’Algérie  pour passer des décennies en France. Un jour, il décide de rentrer au pays natal  après des années d’exil. Il convainc son ami Rachid et ils retournent ensemble.  « On ressemble à des baleines, dit Rachid. On revient s’échouer sur la grève, après une vie passée au loin »  (p26).

Du retour au sol natal, Mohammed affronte l’amertume d’une Algérie qui n’est plus la même, plus la sienne, et notamment les fantômes du passé lointain. Les souvenirs remontent à la surface et lui font mal : la colonisation, les années du terrorisme, Sonia son ancien amour…

L’histoire de Mohammed est un  carrefour des autres histoires qui se croisent et se séparent: celle de Rachid, celle d’Ali, ou celle de Sonia… Un roman où les destins se mêlent et se dispersent dans une Algérie qui n’est plus la même.

Mohammed sombre dans le gouffre de la solitude et la mémoire. Grâce à ce présent amer, il découvre des vérités et des mystères  du passé. « Mais pour le moment, il fallait poursuivre le chemin à tâtons, bavarder avec ces ombres [ombres du passé], repriser sa mémoire pour faire jaillir les souvenirs, et, du passé, naître la présent » (p267.)

Son ami Rachid décède.  Mohammed,  qui a vu et vécu les anciennes révolutions algériennes, voit  des étincelles d’une révolution naissante dans cette nouvelle Algérie. Que fera-t-il face à cette Algérie douce-amère, claire-obscure ?  Effacera-t-il l’amertume par l’amour retrouvé de Sonia ? Regrettera-t-il son retour en Algérie et s’envolera encore vers Paris ? Continuera-t-il à fouiller son passer pour vivre son présent ? 

L’Algérie est le centre du roman. Le narrateur omniscient  dépeint des paysages et des panoramas, des images  de la société,  et des pans de  l’histoire. Les personnages se cherchent dans cette nouvelle Algérie, ce nouveau décor.  Le roman exploite cette relation intime entre espace-personnage ; la nouvelle Algérie influence le regard et la pensée de Mohammed et  le reste des personnages.   « Mais l’Algérie ne s’oublie pas facilement. On ne tire pas un trait dessus, comme ça, avant de s’en aller cueillir des violettes. Elle ne se laisse pas faire. Elle regimbe, elle se débat, elle rouspète. (…). On ne peut pas quitter l’Algérie, c’est elle qui vous quitte » (pp 29-30).

Le roman, à travers une même fiction, expose une chronologie  historique  de l’Algérie permettant de voir les personnages sous différentes générations : la colonisation, l’Indépendance, les évènements d’octobre 1988, les années du terrorisme, et le règne de Bouteflika (le narrateur ne cite pas son nom et le désigne par des mots péjoratifs comme momie). L’Histoire est omniprésente dans le roman.

Le roman se présente aussi comme une mosaïque où cohabitent les destins, le passé et le présent, et les divers thèmes. Il y a à la fois l’Histoire, l’Algérie, l’exil, le retour au nid, l’identité, la mémoire,  et notamment les vestiges du passé. « Sitôt qu’il avait posé  le pied sur le tarmac de l’aéroport d’Alger, le passé lui était tombé dessus, et avec lui cette culpabilité froide de l’avoir refoulé dans un coin de sa tête » (p236.).

Sans faire de l’autobiographie, l’auteur glisse discrètement des fragments autobiographiques dans la fiction. Il suffit de voir sa biographie pour les découvrir. Lui aussi, comme certains de ses personnages, a vécu entre deux rives. L’auteur se cherche donc à travers ses personnages qui se cherchent.

Dernières heures avant l’aurore est une histoire d’amour étrange, doux-amer, entre une nouvelle Algérie et des Algériens hantés par le passé. Mêlant Histoire et imaginaire, douceur et amertume,  le roman dépeint la quête de personnages à la recherche d’eux-mêmes dans un pays qui a trahi leur regard. Un roman qui rend le passé présent.

***

Point fort du livre: alternance du passé lointain et passé proche.

Belle citation: « Mais l’Algérie ne s’oublie pas facilement. On ne tire pas un trait dessus, comme ça, avant de s’en aller cueillir des violettes. Elle ne se laisse pas faire. Elle regimbe, elle se débat, elle rouspète. (…). On ne peut pas quitter l’Algérie, c’est elle qui vous quitte » (pp 29-30).

L’auteur : Franco-algérien né en 1978,  Karim Amellal est un écrivain, essayiste, et enseignant à Sciences Po. Il a déjà publié :  Cités à comparaître (Stock 2006), et Bleu Blanc Noir (Aube 2016).

 Dernières heures avant l’aurore , Karim Amellal, éd. De l’Aube, 304p, 2019.

  • Cet article a été publié auparavant par le même rédacteur dans un autre média.

Par TAWFIQ BELFADEL

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