Grâce à l’aimable autorisation des éditions Chèvre-feuille étoilée, le magazine Lecture-Monde vous offre un bel extrait gratuit du livre de Maïssa Bey intitulé Assia Djebar femme écrivant.
Pour lire la critique de ce livre, consultez ce lien: Assia Djebar femme écrivant …
L’EXTRAIT ________________________________
Une vision…un rêve peut-être
Août 2023…mars 2019
« Je ne saurais entrée en littérature avec ardeur si (cela peut surprendre) je n’avais pas aimé marcher dans les rues des villes en anonyme, en passante, en voyeuse, en garçon manqué, et encore maintenant, en simple promeneuse » (1)
Pourquoi, au moment où je croyais avoir terminé ce court texte qui n’est d’autre qu’un hommage à une prestigieuse ainée, s’imposent à moi des images entrecroisées, emmêlées ?
Des visions, une chanson, un rêve peut-être…
D’abord, cette chanson, de Jacques Brel :
Sur la place chauffée au soleil
Une fille s’est mise à danser
Elle tourne toujours, pareille
Aux danseuses d’antiquités.
J’écarte les portes du temps :
…Assia marche dans les rues d’Alger. Grandes enjambées souples, tête relevée, comme pour mieux sentir les odeurs de la ville. Elle les connait bien. Elle a parcouru ces rues tellement de fois ! Sur son visage, sur ses bras découverts, la chaleur encore douce du soleil et cet air marin qui lui manque tant qu’elle est ailleurs ! Elle s’arrête parfois pour reprendre souffle.
C’est comme si après une longue, très longue absence, elle reprenait possession de ces lieux tant de fois arpentés. Soudain, une rumeur lointaine lui parvient. Une rumeur qui enfle à mesure qu’elle se rapproche du cœur de la ville.
Et puis, au détour d’un boulevard, inattendue et magnifique, presque irréelle, cette vision : dressée sur ses pointes, une fille qui danse…
Vêtue d’un blouson de cuir noir, d’un jean qui lui colle à la peau et chaussée de ballerines roses, rubans noués autour des chevilles, elle danse, dressée sur les pointes, les bras arrondis et relevés au-dessus de la tête, elle danse. Elle tourne et s’envole u rythme d’une musique qu’elle est a seule à entendre.
Derrière elle, déployé par des hommes, comme pour servir de décor à cette mise en scène impromptue, un drapeau. Le drapeau de l’Algérie. Vert et blanc frappé d’un croissant et d’une étoile rouges.
On n’entend pas de musique. En arrière-fond, une sorte de brouhaha, des cris, des slogans repris par des centaines de voix.
Comme coupée dans son élan ou fascinée, Assia s’arrête à quelques mètres de la jeune fille qui semble ne pas la voir.
C’est là, sous ses yeux.
C’est là.
C’est un corps. C’est un corps de femme qui danse.
C’est dans la lumière du jour soudain immobile, la grâce d’un instant.
Fascinée par cette vision, Assia devine plutôt qu’elle ne la voit, la foule qui avance derrière la danseuse aux bras levés comme pour prendre son envol.
Et lui reviennent en mémoire, ces mots qu’elle a écrits, il y a longtemps :
« Parfois l’on écrit comme on danse, gratuitement. Il a suffi que le matin se soit déployé en couleurs rares » ( Ces voix qui m’assiègent, p66)
Les clameurs se rapprochent. Des chants, des slogans criés par des centaines, peut-être des milliers de voix. Des voix d’hommes et de femmes.
Oui, elles sont là, par centaines, par milliers, elles sont là les femmes. Elles marchent. Elles chantent. Elles crient. Certaines portent des drapeaux, d’autres des banderoles et d’autres encore, des photos de femmes qui ont donné leur vie pour libéré le pays.
Elles ont ouvert les portes, elles ont quitté les cours écrasés de soleil et de silence, elles ont quitté les chambres obscures pour conquérir la lumière.
C’est à Alger, c’est en mars 2019.
Maïssa Bey, Assia Djebar femme écrivant…Ed. Chèvre-feuille étoilée, montpellier, 2023, pp 71-74.
1- Extrait du discours de Francfort à l’occasion de la cérémonie de remise du Prix de la Paix.
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