La femme aux yeux indigo- de Maurice de Kervénoaël: France-Algérie, l’amour au temps du Hirak

Après deux romans centrés sur la guerre d’Algérie, Maurice de Kervénoaël  publie un nouveau titre ancré dans la réalité algérienne : La femme aux yeux indigo  (Archipel 2025).  

Les Waldbrunner sont une famille bourgeoise, bien attachée au christianisme, vivant entre la Suisse et la France. Leur descendant François épouse Soraya, une Algérienne musulmane ; ce mariage suscite chez les Waldbrunner le rejet à cause des différences religieuse et identitaire. Cette union donne cependant à son  cousin Antoine l’envie de découvrir l’Algérie et l’islam…Ainsi il multiplie les rencontres avec son grand-père qui était militaire pendant la guerre d’Algérie.

Un jour, l’entreprise EBC de consulting envoie Antoine en mission de longue durée en Algérie pour restructurer la compagnie Air Maghreb. Il découvre Alger et tombe amoureux de son assistante Houria. En 2019, le Hirak (manifestations populaires) éclate ; l’agence EBC risque de fermer et Houria fait l’objet d’un mandat d’arrêt à cause de son combat en faveur de l’autonomie de la Kabylie.

Les différences identitaires et religieuses entraveraient-elles cet amour ? Comment sauver Houria ?

D’une part, le roman est une fiction imprégnée de réel. Au scénario et aux personnages fictifs, s’ajoutent des éléments réels comme les faits historiques  (la colonisation en Algérie, la Guerre d’Algérie, l’Indépendance) et le Hirak (mouvement de contestations populaires nées en 2019 après la candidature de Bouteflika au 5ème mandat). Ainsi le roman oscille entre fiction et réel, et captive par ce caractère l’attention du lecteur.

D’autre part, l’Histoire est omniprésente depuis les premières pages. De la guerre d’Algérie, à l’Indépendance, au Hirak…le roman illustre la passion de l’auteur pour l’Histoire. Cela miroite également son intérêt pour l’Algérie à laquelle il a consacré  Braises du souvenir (Archipel 2020). Il faut souligner que l’auteur a participé à la guerre d’Algérie : pour son service militaire, il avait servi de sous-lieutenant. Il est aussi Officier de la Légion d’Honneur.

En plus, le roman est un éloge de l’amour. L’amour idyllique qui défie les frontières et différences. François, un Suisse chrétien aime éperdument Soraya l’Algérienne musulmane et l’épouse.  Antoine, Français chrétien, tombe amoureux de Houria, une Kabyle musulmane, et compte se marier avec elle.

Par ailleurs, l’autobiographie est présente sans donner au roman un caractère purement autobiographique. Des éléments biographiques de l’auteur sont présents, explicitement ou implicitement, dans le roman. Par exemple : le domaine du consulting et des finances (le domaine de carrière de l’auteur) ; le service militaire en Algérie (l’auteur a sauvé une dizaine de Harkis en les emmenant en France, ce qui est un fait présent dans le roman).

En outre, la structure est agréable et incite le lecteur à dévorer le récit. Le roman est constitué de parties et chapitres titrés qui se croisent et tissent un tout harmonieux.

Vu d’un angle de critique constructive, le roman a des éléments défectueux qui constituent le point faible de ce beau livre. La  fiction n’est pas innocente et reflète souvent l’idéologie de l’auteur.  Un : le roman illustre le rapport de suprématie français vis-à-vis de l’Algérie. Les idées exprimées et les mots choisis (péjoratifs, dévalorisants) le prouvent bien. Par exemple : le narrateur répète que l’Algérie a été dégradée par les Arabes ; l’Islam est une religion incompatible avec la modernité ; le christianisme est une religion supérieure à l’islam ; le haïk est un habit arriéré ;   les servantes algériennes sont désignées par « des fatmas »; à la place des Algériens on voit le mot camusien « les Arabes »…Bref des centaines d’exemples qui reflètent le regard colonial porté par l’auteur ; ne pouvant séparer sa personne de son narrateur, il tombe dans le piège de la littérature coloniale . Comme si, en tant qu’ancien militaire en Algérie, il avait encore la nostalgie de la perte d’Algérie.

Deux : le roman est plein de contrevérités pour ne pas dire mensonges. Les exemples sont copieux : la France a offert l’Indépendance à l’Algérie ; l’autonomie de la Kabylie est une des revendications du Hirak ; Antoine va en Tunisie depuis Alger avec Air France (trajet servi par Air Algérie ou Tunisair) ; Houria est une musulmane très pratiquante mais c’est elle qui propose à Antoine de monter dans sa chambre et lui offre sa virginité sans aucun remords ; et elle boit du vin avec lui avec plaisir à la fin du roman ! Voilà des choix qui illustrent l’intention du romancier et rappellent l’Extrême droite en France. Trop grave !

Voici des citations qui illustrent cet angle critique: « Je ressentais une certaine fierté inconsciente de colonisateur vis-à-vis des indigènes » (p52), « mais les colons avaient apporté la paix, l’hygiène, la santé et une élévation du niveau de vie » (p71.), « c’était le choix des politiques français et du général de Gaulle de quitter l’Algérie qui avait permis de rendre le pays indépendant » (p191), « Un bel enfant (Said), propre de surcroit- ce qui n’était pas toujours le cas des jeunes de son âge en Algérie » (p204),« Aussi obtenir une forme d’autonomie pour la Kabylie, la reconnaissance de sa langue-la tamazight-et de son drapeau »(p214) (le tamazight a été reconnu langue officielle en 2016), « Pas envie non plus de voir son cher Alger, si je peux dire, dégradé aux mains des Arabes… » (p260), « Alger était une ville dangereuse et les nombreux chômeurs constituaient un vivier pour la petite délinquance »(p 284.)…

Simple et dense, embelli d’Histoire et d’une belle histoire d’amour, La femme aux yeux indigo croise passé et présent dans un va-et-vient entre les deux rives de la Méditerranée ! C’est aussi une exploration de l’Humain plein d’incertitudes et de mystères.

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Point fort du livre: le scénario

Point faible du roman: dévalorisation de l’Algérie et des Algériens

Maurice de Kervénoaël est l’auteur, notamment, des Braises du souvenir (L’Archipel, 2020), un diptyque sur fond de guerre d’Algérie, et de La Ferme des engoulevents (L’Archipel, 2023), une saga qui se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale. .

La femme aux yeux indigo, Maurice de Kervénoaël, éd. l’Archipel, France 2025, 348p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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