Après « La fosse de Marianne » (2020), l’écrivaine tunisienne publie en 2021 son nouveau livre intitulé « Le Prix du Cinquième Jour », chez le même éditeur Arabesques éditions.
Le livre est un roman de 156 pages, comprenant quinze chapitres, un prologue et un épilogue.
Le narrateur du roman est le personnage principal Ghalia ; employée en mode freelance, artiste-peintre, maman de deux enfants. Après presque deux décennies de mariage, de vie conjugale heureuse et tranquille, elle découvre que son mari Adel la trompe. « Mes cogitations tournent, depuis quelques mois, au trou noir des interrogations sisyphiennes » (p77)
Envahie de tristesse et de colère, hantée par des questions sans réponses, Ghalia réussit à connaître la maîtresse de son conjoint, Wafa, et leur nid d’amour. Lors de leur rencontre, celle-ci lui propose un marché : ne pas divorcer et lui libérer Adel le vendredi contre un salaire mensuel. Il faut savoir que Ghalia a un urgent besoin d’argent pour les soins de son frère cancéreux, délaissé par toute la famille à cause de son homosexualité.
Alors Ghalia acceptera-t-elle le marché de Wafa ou choisira-t-elle le divorce ? Et si une bonne amitié se nouait-elle entre les deux femmes malgré l’histoire d’adultère?
D’abord, le roman peint un drame animé d’émotions, de suspens, et de sentiments contradictoires. Ainsi, il offre une vision microscopique sur la vie de couple-famille en Tunisie et la société tunisienne en général à travers divers thèmes et sous-thèmes : le mariage, la tradition, le lien parents-enfants, la liberté…
Ensuite, le roman fustige les traditions léguées d’une génération à l’autre et qui empêchent les gens de vivre libres. Avant de connaître Ghalia, Adel était amoureux de Wafa ; il l’a délaissée à cause de ses parents qui n’ont pas accepté qu’elle ait fait un enfant avec leur fils en dehors du mariage. Nabil, le frère de Ghalia, est boudé et maudit par toute sa famille à cause de son homosexualité puisque son choix sexuel est réfuté par la tradition et les valeurs ancestrales. Son seul soutien est Ghalia. « Je n’ai commis aucun….aucun crime, maman ! J’ai juste aimé quelqu’un » (p 85)
Fustiger les traditions, c’est faire l’éloge de la liberté. La narratrice, tantôt explicitement tantôt implicitement, appelle au respect des libertés individuelles ; vivre libre et laisser les autres vivre libres sans les juger. Déjà, dès l’ouverture du roman, l’autrice met en exergue un paragraphe qui prouve ce caractère humaniste ; « Alors, compatis. Faute de compatir, respecte. Faute de respecter, abstiens-toi de juger. C’est simple, traite les autres comme tu aimerais être traité. Toujours » (p5).
Au-delà d’une histoire d’adultère, le roman est en outre une sorte de satire sociale ; une critique acerbe, aiguisée d’ironie, de la société. L’intrigue et les mots de la narratrice tournent en dérision l’hypocrisie qui règne dans le pays, qui rend les gens doubles, eux-mêmes et autres à la fois. Par exemple, Adel trompe sa femme mais n’hésite pas à assurer sérieusement son rôle de mari ; Ghalia fait soigner son frère Nabil dans la clinique de Wafa bien qu’elle soit la maîtresse de son mari…L’autrice qualifie même cette hypocrisie générale de « prostitution » ; « Nous nous prostituons, tous ; nous n’utilisons pas tous forcément nos corps pour le faire, c’est tout » p (103)
Par ailleurs, le roman croise réalisme et absurde. Ainsi, aux scènes inspirées par le réel se mêlent des faits étranges qui rappellent les œuvres absurdes de Dostoïevski, de Kafka ou Camus. Par exemple, Wafa propose à Ghalia de lui libérer son mari le vendredi contre une somme d’argent ; et cette proposition ne semble pas étonner cette dernière. Ce caractère double (réaliste-absurde) du roman montre que la société tunisienne est absurde par sa réalité.
Le livre est également un hommage aux gens qui vivent entre deux rives : Tunisie et Europe (surtout Italie dans le roman). Wafa a vécu en Italie, où elle a des racines, mais travaille en Tunisie. Nabil a choisi l’exil après la découverte de son homosexualité, mais il rentre ensuite au pays natal…Ainsi, le roman constitue un pont entre les deux rives de la Méditerranée.
La poésie est aussi omniprésente. Çà et là, l’auteure insère des phrases poétiques au sein de la prose, pleines de beauté et de métaphore. Ce caractère embellit davantage le roman, lui donne de la valeur, et abolit la frontière entre prose-poésie. « Tous les soleils de l’univers ne sauraient dégeler le givre de la peine qui me glace de l’intérieur » (p110)
Enfin, ce qui constitue un certain point faible du roman est ce caractère trop explicatif notamment dans la situation finale (derniers chapitres) et l’épilogue. Au lieu de laisser le mystère planer sur les évènements, l’autrice livre tous les détails et explications de l’intrigue. Ainsi, elle ne laisse pas d’interstices au lecteur pour lui permettre de se poser des questions et s’investir dans le récit. Plus le livre est explicatif plus il perd son intérêt ; à l’inverse, plus le mystère est présent, plus l’intérêt augmente. Voici un exemple : « Adel n’est pas le seul coupable, ici….Aujourd’hui nous partageons la responsabilité de cet énorme gâchis à parts égales. » (p145).
Il valait mieux laisser le lecteur juger tel ou tel personnage, car le lecteur est l’élément crucial de tout livre. Cependant, ce petit point faible n’altère en rien la grande qualité du roman et sa valeur.
Sobre et sensible, imprégné d’humanité et de poésie, à la lisière du vraisemblable et de l’absurde, Le Prix du Cinquième Jour est une déconstruction de la société abîmée par l’hypocrisie, les traditions et préjugés. Un grand éloge de la liberté !
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Point fort du livre: écriture poétique
Belle citation : « Alors, compatis. Faute de compatir, respecte. Faute de respecter, abstiens-toi de juger. C’est simple, traite les autres comme tu aimerais être traité. Toujours » (p5)
L’autrice : Née en 1982 à Tunis, Khaoula Hosni est diplômée des universités tunisienne et française. Son premier pas en littérature a été fait avec la nouvelle Destin (2012) primée par un festival national. Elle publie ensuite une trilogie et un recueil de nouvelles. Son œuvre a été couronnée par plusieurs prix dont le prix Zoubeida Bchir.
Le Prix du cinquième jour, Khaoula Hosni, éd. Arabesques, Tunis, 2021, 156p.
Par TAWFIQ BELFADEL
