L’écrivain et éditeur algérien Tarik Djerroud vient de publier son nouveau livre « Camus et le FLN » chez Erick Bonnier (France) et Tafat éditions (Algérie).
Sous la voûte céleste, sur la terre des hommes et des femmes, chaque siècle déverse son lot de frayeurs, rendant la condition humaine souvent tragique.
Tarik Djerroud, incipit : première phrase de l’introduction (quatre pages qui mériteraient un tiré à part).
Sujet brûlant, s’il en est… Et traité avec la justesse de ton qu’il fallait. Livre important, la position d’Albert Camus étant souvent mal comprise car mal connue. Or l’essai se base sur des documents et informe.
Déjà, les trois exergues sont un programme : choix de lucidité, refus des pièges idéologiques, goût du débat. (Georges Clémenceau, sur le mensonge. Malek Haddad, pour la difficulté de vivre l’Histoire et de l’étudier en même temps. Dudley Field Malone, et l’utilité du débat contradictoire…)
Puis l’introduction. Quatre pages (pp. 9-12) qui définissent l’intention de déconstruire les manipulations de ceux qui utilisent l’Histoire pour leurs stratégies et non pour rechercher la vérité des faits. Donc expurger la démesure, cette fille de la peur, de l’ignorance et de la haine ou du calcul intéressé !Et commencer par des questions : Mais de prime abord, qui était vraiment Camus, enfant de la terre algérienne ? Qui était vraiment le FLN ? La méthode est exposée, en quatre points : approche mémorielle, puis choix d’un angle analytique contradictoire et rejet des lectures dogmatiques, et enfin volonté d’évacuer tout tribunal sacralisant ou manichéisme infantilisant. Pour saisir les vérités des uns et des autres.
Démarche qui suivra la chronologie de l’Histoire. Du Centenaire de 1930 (avec ses paradoxes), vécu si différemment par les uns ou les autres, jusqu’à la mort de Camus en janvier 1960, puis l’indépendance de 1962 et les suites (autre pouvoir, autres tensions).
Constat : l’eau tiède de l’histoire laissait flotter à sa surface un Camus pluriel et un FLN multiple.
Et en conclusion de ces quatre pages d’intention :
En fait, la recherche d’une sagesse, par temps de paix comme par temps de guerre, est la plus belle ambition de cet ouvrage.
Lisant, on voit que l’auteur allie littérature et Histoire, sans sacrifier l’une ou l’autre, sans que la seconde trahisse la première. Les citations d’Albert Camus sont très nombreuses. C’est un authentique lecteur de Camus qui écrit.
Son parcours de la biographie de Camus est un fil qui guide la compréhension : les origines, la misère, les épreuves (dont la tuberculose) ou obstacles, les bonheurs aussi. La rencontre d’Edmond Charlot est mentionnée, l’importance de cet éditeur dans le parcours d‘Albert Camus. Mais aussi les voyages, et l’Italie.
On constate, à relire bien des textes de Camus journaliste (et beaucoup cités dans cet ouvrage), à quel point il fut proche de la pensée de certains courants nationalistes, ces militants du début, qui espéraient une République algérienne libérée du statut colonial mais pouvant s’allier avec une France qui saurait la respecter en tant que telle. On lit aussi que certains auraient cherché (comme Camus) à inventer des formules permettant de définir une algérianité n’excluant personne, dans une société qu’ils désiraient démocratique. Idéal pluriel et fraternel que d’autres combattraient en définissant la nationalité à venir à partir de visions ethniques et en faisant de l’appartenance religieuse un critère d’identité nationale. Deux options adverses.
On sait que Camus ne pouvait adhérer à cette seconde option, et que, de plus en plus, il eut la prescience de ce que serait le courant dominant (qui élimina effectivement ses adversaires, par l’assassinat ou l’exil). Et il ne le pouvait, alors qu’il dénonçait fortement les injustices d’un système bloqué dans son aveuglement. (Il le faisait plus qu’on ne l’a dit souvent, ne connaissant pas tous ses textes). Camus n’écrivit pas seulement dans Alger républicain, en Algérie, mais aussi dans des journaux de militants créés par ceux dont les positions seraient de plus en plus indépendantistes : il écrivit notamment dans L’Entente de Ferhat Abbas). Tant que l’indépendance était un rêve qui pouvait être pluriel Camus pouvait suivre. Si elle devenait ce qui faisait de lui et de sa communauté des étrangers, il ne le pouvait plus. Et la situation évoluant vers la guerre (avec toutes ses violences réciproques, dont celles de l’armée française), l’utilisation du terrorisme contre les civils fut le mur infranchissable.
Beaucoup de noms sont mentionnés, dans tout ce parcours, comme ceux de Messali Hadj ou Aziz Kessous.
Les rapports de Camus avec le PCA (sous l’influence du PCF) sont étudiés de près. Car si Camus y adhéra par souci de justice sociale il finit par en être exclu, pour avoir souhaité que le PC prenne la défense des militants anticolonialistes qui avaient des ennuis avec l’administration française ou étaient emprisonnés. Camus défendit cette position, ne put convaincre, et dut partir. (Cependant il commençait déjà à mesurer les divergences idéologiques et aurait sans doute fini par rompre). Lire les pages 72-74 qui exposent cela, et les pages 75-78 qui prolongent cette thématique en étudiant la question des rapports de Camus avec le nationalisme algérien, car c’est lié. Il est rappelé son article d’Alger républicain titré Il faut libérer les détenus politiques indigènes (mention page 74). Et de nouveau, même sujet dans la revue Méditerranée-Afrique du Nord (voir page 75). Plus loin, évocation, pages 113-114, du dossier Crise en Algérie, qui prolonge les constats de Misère de la Kabylie en les actualisant.
Autre sujet, donc, ce reportage fait en Kabylie, alors que Camus est un très jeune journaliste, et qui, publié dans Alger républicain donnera la série Misère de la Kabylie. C’est traité dans un chapitre qui commence page 79, mais qui a un titre contestable (L’inquiétude du conquérant). J’y vois (et dans la suite conforme au titre) une interprétation discutable. Car si les pages qui suivent disent bien à quel point Camus est scandalisé par les constats qu’il fait, et comme il voudrait faire changer la situation, il y a cette idée que Camus veut ainsi préserver la présence française. C’est en contradiction avec d’autres passages du livre qui montrent, eux, sa dénonciation du système.
Camus, né par hasard en Algérie, déjà colonisée, n’est en rien un conquérant, pas plus que sa mère espagnole miséreuse. Et cela ne correspond en rien à son éthique. Le chapitre veut signifier aussi que le message de Camus se heurte à des limites dans sa prise de conscience : Camus ne faisait guère allusion au lien entre colonialisme et misère sociale (p. 84). Car ce n’était pas l’objet de son reportage, qui était de révéler une situation concrète. Les critiques il les faisait et les fera dans d’autres textes. Mais il était effectivement déchiré intérieurement…
Des attentats sont mentionnés. Du FLN (El Halia ou le Milk bar) ou des ultras de l’ORAF (rue de Thèbes, notamment)puis de l’OAS qui en est un prolongement, et qui assassinera Mouloud Feraoun (et aurait peut-être désiré assassiner Camus, si on pense aux cris « À mort Camus » dans la rue devant le lieu de la conférence sur l’appel à la trêve civile).
Un chapitre est particulièrement important, concernant les rapports de Camus avec le FLN (contre le FLN pour certains aspects, mais avec s’il s’agit de dialogue pour arrêter la violence des uns et des autres). C’est celui qui est titré Le rêve d’une trêve (pages 165-189), qui expose les tentatives de Camus pour rendre possible une trêve. Rencontres, écrits, conférence. ET réactions (Camus menacé de mort par l’extrême droite).
Les autres engagements de Camus sont mentionnés. Camus contre l’utilisation de la bombe atomique, sa réaction au sujet des bombardements sur des villes japonaises, Hiroshima et Nagasaki (voir pages 207-208). Contre la torture (page 213). Contre la peine de mort (pages 219-221). Et, évidemment, contre le terrorisme visant des civils, ce qui fut un des désaccords majeurs avec les méthodes du FLN. Cela est évoqué à plusieurs reprises. (À ce propos il est important de se souvenir que son aversion pour le terrorisme n’a pas empêché Camus, cohérent avec lui-même, d’intervenir souvent pour éviter l’exécution de militants du FLN – puisque la peine de mort n’était pas encore abolie en France : il le faisait discrètement, mais le révéla lors de l’altercation avec un étudiant à Stockholm, pour montrer à quel point les attaques étaient injustes).
Les engagements de Camus pour des causes judiciaires sont rappelés. L’auteur ne sépare pas Camus journaliste du Camus écrivain. Ainsi sont cités des passages de Noces, des Carnets, du Premier homme, des divers essais, de pièces de théâtre, etc.
L’attention au choix des mots par Camus journaliste est décryptée. Comme l’utilisation, deux fois, du « si » dans un article d’Alger républicain, et du conditionnel. Cela, explique l’auteur, ne peut être interprété que comme distance prise, dénonciation de la colonisation en tant que telle. (Lire cette analyse fouillée pages 92-94, prolongée page 95.).
À la fin du livre il y a une riche bibliographie, dont on retrouve des titres dans les notes de bas de pages. J’ai apprécié que les références ne se limitent pas aux textes et livres sur Camus (abondantes bien sûr) mais que soient indiqués aussi des ouvrages qui concernent l’Histoire de l’Algérie, la guerre, les tragédies des terrorismes, les conflits entre courants idéologiques et politiques, des témoignages.
Marie-Claude San Juan, chroniqueuse et poète – (dernier recueil : Le réel est un poème métaphysique, éd. Unicité, 2022) Sur Lecture-Monde, un entretien : Traduire. De soi au monde, une subversion.
