L’enfant qui regarde _ de Dany Laferrière : souvenir d’enfance haïtienne

L’Académicien Dany Laferrière fait sa rentrée littéraire 2022 avec deux titres : « Dans la splendeur de la nuit » (Poésie, Seuil Points) et « L’enfant qui regarde » (Grasset).

Dans un quartier du Port-au-Prince, un enfant regarde et raconte. Vivant avec sa mère, loin du père, il est obsédé par un certain Gérard qui habite seul une chambre au dessus d’une pharmacie. « Monsieur Gérard n’adresse la parole à personne dans le quartier, sauf à ma mère » (p11)

Ancien professeur, Gérard est cultivé, passionné de Baudelaire et Wagner, attirant les gens et surtout les femmes par son charme exceptionnel. Au quartier, les racontars se multiplient à son propos : il aurait été licencié de l’école car il faisait des avances  à des élèves ; il aime une femme mariée, il aurait été giflé par le mari d’une amante…Un homme-énigme. « …la vie de monsieur Gérard est un petit théâtre de poche avec un seul spectateur » (p 43)

L’enfant s’approche de Gérard, devient son disciple : il l’initie à la culture et surtout à la poésie et à la musique classique. Mais, après un moment il le refuse et le renvoie.

L’enfant qui regarde arrivera-t-il à découvrir la vérité de ce mystérieux Gérard ? Saura-t-il son propre père absent qu’il n’a jamais connu ?

Le livre est une nouvelle, ou petit récit, qui peint une tranche de l’enfance haïtienne. L’auteur s’est inspiré d’un souvenir réel qu’il a romancé en insérant des fragments fictionnels. La dédicace  illustre ce caractère :  « à cet ami d’adolescence que je n’ai pas vu depuis ; avec qui je discutais de tout des journées entières ».

Au-delà d’un simple souvenir qui remonte à la surface, c’est aussi un hommage aux Hommes sans enfance. Gérard n’a pas eu d’enfance et vit seul ; il s’isole pour quitter le monde et sa médiocrité. Le narrateur est un enfant sans enfance : il ne connaît pas son père, sa mère ne lui dit rien et l’interdit à se mêler aux autres enfants du quartier.«  J’ajoute tout de suite que mon père n’a commis aucun crime, sauf celui, aux yeux du pouvoir, d’être contre le régime en place » (p 22)

Ainsi, Dany lui-même est un homme « sans enfance ». Tout comme ce petit narrateur, c’est un natif de Port-au-Prince. Pour lui éviter des soucis dus à l’engagement de son père, sa mère l’envoyait vivre auprès de sa grand-mère Da.   Donc, dans la peau du narrateur, se cache Dany Laferrière.

Le texte représente un décor triste, noir : un quartier sordide, marqué par la « médiocrité ambiante ».  C’est une miniature de tout le pays qui est qualifié de dictature. Le père de l’enfant est absent à cause de celle-ci.  Dany aussi a choisi l’exil pour Montréal à cause d’elle. Le récit  fustige la dictature par la voix « innocente » d’un enfant.«  Ce n’est pas la dictature, le plus terrible. Le plus terrible c’est la société haïtienne…la panier de crabes » (p34).

Le livre est un éloge de la poésie. Gérard est un passionné de ce genre et notamment de Baudelaire. Parfois, des vers sont insérés dans le texte.

Bref et sensible, L’enfant qui regarde est un texte qui rend hommage aux Hommes sans enfance. C’est aussi un hommage au pays des racines, Haïti.

***

Point fort du livre: la chute.

Belle citation:  « Un enfant qui regarde murit plus vite que celui qui n’arrête pas de courir. L’enfant qui regarde est toujours le plus mélancolique » (p49)

L’auteur: Dany Laferrière est né à Port-au-Prince en 1953. Lauréat du prix Médicis en 2009, membre de l’Académie Française.

L’enfant qui regarde, Dany Laferrière, éd. Grasset, France, 2022, 64p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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