Le Conteur, la nuit et le panier – de Patrick Chamoiseau : cheminement vers l’art d’écrire

Après son recueil  Contes des sages créoles  (Seuil 2018), Patrick Chamoiseau publie son nouveau livre chez le même éditeur, Le Conteur, la nuit et le panier.

Le livre est réparti en parties , chacune est constituée de petits textes titrés. Il ne s’agit pas d’un livre de fiction. Il faut éviter aussi toute étiquette du genre  (essai , document…) : Chamoiseau, comme son confrère Edouard Glissant, refuse la catégorisation et préfère parler de « évènements langagiers », « organismes narratifs ». Chez lui, tous les genres et formes s’entremêlent dans un chaos ce qui renvoie au concept glissantien du Tout-Monde.

Ainsi, le livre est un ensemble de concepts  à travers lesquels l’auteur tente d’explorer l’art d’écriture littéraire. Pour mieux en rendre compte, il vaut mieux synthétiser quelques concepts.

Quels sont ces concepts qui permettent à Chamoiseau d’explorer l’art d’écriture ? Parvient-il à résoudre cette énigme qui dit que le conteur racontant le jour sera transformé en panier ?

Indéfinition : Chamoiseau préfère ce mot au mot « définition ». L’indéfinition permet d’explorer  l’impossible, l’indicible, l’impensable, l’inconnu…sans pouvoir apporter une définition. C’est tenter de dire sans rien dire, tenter de décrire sans vraiment décrire.

Une la-ronde  : mot composé provenant de la ronde, ce  cercle des conteurs créoles. Chamoiseau met le mot Conteur en majuscule ; pour lui c’est un maître de la Parole pas un simple  diseur d’histoires réduit au folklore. C’est un artiste : il se métamorphose d’esclave des plantations en Maître grâce à la parole. Il est à l’origine de la littérature et de la création, sa source primordiale;  c’est pourquoi l’auteur adopte un autre concept, celui d’oraliture (opposé au folklore oral). « Toute vie quelque peu créative s’articule d’emblée au cœur d’une la-ronde perpétuelle » (p28)

Une la-ronde peut être une belle explication de la création : l’œuvre du créateur n’est pas préparée, elle surgit dans l’instant ; un surgissemen de la Beauté. Chamoiseau fait un grand éloge du Conteur créole. « voici donc ma haute source d’écriture : notre Conteur créole » (p93).

Catastrophe esthétique : pour Chamoiseau, la page d’écriture n’est pas blanche ou vide, mais trop noire et trop remplie car il y a trop de choses dites, trop d’idées, trop de connaissances…Chez l’écrivain-artiste se passe une catastrophe émotionnelle qui efface toutes ces existences et vide la page. Ainsi, vient l’esprit de création.«  l’Ecrire c’est aussi cela : une métamorphose de celui qui écrit, et une saisie de forces » (p129)

L’Ecrire : au simple mot « écriture », Chamoiseau préfère L’Ecrire. Un concept profond qui stipule que l’écrivain écrit à la fois avec son corps et son esprit. Il écrit avec tout ce qui est vivant en lui et autour de lui. Ecrire s’éprouve d’abord; c’est un cheminement sans chemin vers l’œuvre artistique. Un des ses principes: la catastrophe esthétique. « L’Ecrire survient quand on quitte l’écriture » (p62)

Sentimenthèque : néologisme créé par Chamoiseau qui précise que les livres qu’on a lus ne sont pas seulement des bouts de papier, mais des éléments sensitifs. La sentimenthèque aide le créateur à générer une catastrophe esthétique. Elle est  » l’incarnation d’une bibliothèque » (p41), « une bibliothèque fidèlement éprouvée. »43. Elle est aussi un des principes de l’Ecrire.

Esprit poétique : après avoir fait l’éloge du conte créole, Chamoiseau  glorifie la poésie. Celle-ci nécessite un esprit poétique qui permet d’accéder à l’impensable, l’indicible, l’inconnu…Il permet d’accéder au « réel » qui dépasse selon l’auteur la simple « réalité » créée par l’humain pour s’adapter l’inconnu (cristallisation). Il est en outre un des principes de l’Ecrire. «  L’Ecrire, c’est mobiliser un état poétique dans la langue. » (p 135)

Langage : pour Chamoiseau, l’écrivain n’écrit pas avec une langue mais avec un langage créé au sein de toutes les langues du monde. Il estime que l’écrivain problématise la langue.« Ecrire, comme le propose Glissant, c’est dire le monde » (p19).

Césaire : pour illustrer ses notions, Chamoiseau fait une lecture profonde du recueil de Césaire , Cahier d’un retour au pays natal. La lecture de ce livre a provoqué en lui une catastrophe esthétique. Césaire est pour lui le relais du Conteur créole. «  Déraillement épique et propulsion lyrique, le Cahier…est un acte fondateur » (p191)

Glissant : en plus de Césaire, Glissant constitue une source d’influence majeure pour Chamoiseau. Celui-ci explique les grands concepts du philosophe : Tout-Monde, Relation, Lieu, Traces…comme lui, il est adepte de l’Ecrire en état du Tout-Monde. «  L’Ecrire aujourd’hui, c’est pour moi être présent au monde et c’est écrire en Relation » (p 225)

Pour illustrer ses mots, Chamoiseau offre également des détails sur sa vie ou ses œuvres. « Dans mon roman Solibo Magnifique, deux forces s’entremêlaient : celle de l’écriture, celle de l’oraliture » (p 123); « Aujourd’hui, j’utilise beaucoup les claviers d’ordinateur, mais j’ai encore recours à la main pour installer une écriture »  (p64).

Comme il le dit lui-même, Chamoiseau ne définit pas, ne partage pas une expérience, ne transmet pas ; il tente d’explorer l’impensable, l’indicible, l’inconnu autour de l’art de de l’Ecrire…Le secret du livre c’est de tout dire sans rien dire, de décrire sans décrire. Un cheminement sans chemin vers le mystère. Pour qualifier sa démarche, il emprunte un concept à Derrida : circonfessions. Le livre s’inscrit ainsi dans la philosophie du Tout-Monde, offrant un chaos de notions avançant vers l’inconnu.

Le livre constitue une source précieuse pour les écrivains (les artistes en général) et les chercheurs en littérature et sciences humaines.

Profond et riche en réflexions, inspiré par la philosophie du Tout-Monde, éloge du Conteur créole, ce livre est un cheminement sans chemin vers l’art d’Ecrire.

Découvrir aussi le dernier roman de Raphaël Confiant: du Morne des Esses au Djebels

***

Point fort du livre: richesse interculturelle et philosophique

Belle citation: «  Quand tout est ténèbres autour de soi, au propre comme au figuré, c’est soi-même qui devient la lumière à découvrir, l’instance à travailler, à étendre » (p 140)

L’auteur: né en 1953 en Martinique, Patrick Chamoiseau est un écrivain de langue française. Il est auteur de fictions, d’essais, et de textes pour le théâtre. Prix Goncourt 1992 pour Texaco.

Le Conteur, la nuit et le panier, Patrick Chamoiseau, éd. Seuil, France, 2021, 272p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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