Tisser – de Raharimanana : manifeste pour une Afrique belle et libre

Après son roman  Revenir  (Rivages 2018), Raharimanana publie son nouveau livre, Tisser (Mémoire d’encrier 2021).

Le narrateur est un ancêtre incarné dans l’âme d’un enfant avorté. Dans une île de l’Afrique, il erre et raconte. « Et moi, enfant-ancêtre, pas encore humain, peut-être plus jamais humain tant que mon corps repose sans sépulture parmi ces plastique » (p31).

Il raconte la genèse selon la mythologie, fait l’inventaire des maux subis par l’Afrique, fustige la pensée africaine  qui se voit encore par les yeux de l’ancien maître, rend hommage à l’humanité  dégradée…Pour cela, il utilise mythes, contes, légendes, poésie, théories, et réflexions. « Je tisse. Je dois tenir compte des déchirures, des pans oubliés et des motifs introuvables, à réinventer. » (p6)

En errant, il rencontre une vieille qui raconte des contes pleins de sagesse. L’enfant-ancêtre réussira-t-il à tisser une belle Afrique, une belle humanité ? Relever l’Afrique blessée c’est respecter ses ancêtres ?

Le récit est un patchwork de thèmes interdépendants sur l’Afrique. D’abord, le narrateur fustige les abus subis par le continent depuis des siècles : esclavagisme,  colonisations, génocides, spoliations de biens, effacement, déni…Il appuie ses propos par de nombreuses illustrations comme le jazz, les masques, la philosophie. « Nos mémoires sont dans leurs mémoires. Le viol de l’Afrique a accouché de l’Occident d’aujourd’hui, et a changé la face du monde » (p27).

Ensuite, le récit fustige les Africains qui refusent d’assumer leurs indépendances et continuent  leur dépendance à l’ancien maître qui a violé leur Afrique. « La lutte nous a tant plongés dans le miroir de l’autre que nous avons pris son image comme étant la notre. Refusant notre condition, nous avons repoussé de même notre propre visage » (p52). Donc, en plus des abus des autres, l’Africain est coupable de sa propre condition qu’il réduit volontiers au rôle de  sous-humain.

Le récit rappelle en outre la valeur des ancêtres de l’Afrique réduits aujourd’hui au folklore. Pour lui, sous-estimer leur sagesse est une malédiction pour le continent. Le personnage principal est un ancêtre.  Ainsi, à travers un récit, l’auteur exhorte  les Africains à renouer avec leurs ancêtres pour se sauver et sauver leur continent.

Le narrateur fait l’éloge également de la culture orale de l’Afrique à travers  mythes, contes, épopées, légendes. L’auteur transcrit cette oralité pour la transmettre et la sauver de la disparition car elle est le fond  de l’identité africaine. Autrement dit, l’auteur précise que l’Afrique peut se dire avec ses mots au lieu de se chercher dans les mots des autres. Par exemple, le narrateur raconte la genèse selon la mythologie malgache : le  Ciel Ralanitra souffle la vie dans les statues  modelées par la Terre Ratany afin de créer l’humanité. « Le déni d’interprétation philosophique des contes aura été l’un des malheurs de l’Afrique. » (p84). Cet hommage à l’oralité  rejoint la démarche de Chamoiseau qui dit l’antillanité par les récits oraux.  Le récit a un caractère anthropologique.

Par ailleurs, le récit rend hommage à l’humanité universelle même s’il est ancré dans une ile africaine (supposée le Madagascar). Le narrateur fustige les comportements humains qui dégradent la Terre dans tous les domaines : capitalisme, guerres, pollution, etc. L’humain « inventa les clans, inventa les tribus, inventa les ethnies, les pays. Guerre sous toutes les formes. Racisme. Egocentrisme. L’oubli-le déni, de tout ce qui relie. » (p15). Le caractère humaniste rejoint la démarche d’Amin Maalouf et d’Abdellatif Laâbi qui  tentent de sauver la Terre de son naufrage.

Par passion pour l’humanité, le narrateur pose des questions profondes, imprégnées d’inquiétude, qui poussent à la réflexion. Comme celle-là : « mais les humains, que referont-ils après avoir vampirisé la Terre et leurs semblables ? » (p45)

Le récit rend aussi un grand hommage à la femme. Pour le narrateur, la déliquescence de l’Afrique est aussi due au déni de la femme. Il appelle à   la re-considérer pour construire une belle Afrique. « On peut survivre en insultant Dieu, mais pas en reniant le ventre de la femme » (p32).

La philosophie est prépondérante dans ce récit qui invite à la réflexion. La référence à Glissant traverse ce livre dès le titre. Pour Glissant, le monde est un Tout-Monde, une diversité d’humains et des choses tissées dans une harmonie mouvante; les fils sont des rhizomes, notion empruntée à Deleuze et qui dépasse celle des racines. « Nés des désirs et vivant de l’union.  Les Vivants se doivent d’entretenir la vie, de tisser ce fil qui circule en eux, d’entremêler leurs existences ». (p11)

S’il utilise le JE pour raconter, le narrateur évoque le NOUS africain et même humain.  Il s’agit donc d’un récit qui sauve la mémoire collective. «  Le nous a de fait  changé de sens. Nous mais sans vous. Nous mais sans eux » ( p16).

La poésie est omniprésente. Des phrases sont des poèmes insérés au sein de la prose. Ce caractère embellit davantage le récit. Cette omniprésence de la poésie est due à la passion de l’auteur qui est poète aussi.  « Il faut apprendre le soleil et garder l’aube en viatique » (p 63).

La structure du récit est captivante. Il efface la frontière entre essai et fiction. Réel et imaginaire s’entremêlent dans une belle harmonie. Par exemple : des passages sont illustrés par des citations de Césaire. Ainsi, le récit est  découpé en courte parties titrées comme s’il s’agissait d’un recueil de tribunes. Cette forme rappelle les écrits de Glissant, un des pionniers de ce style qui refuse de mettre toute étiquette (roman, récit, etc)  sur ses livres.

Bref et profond, simple et percutant, embelli de réflexions et de poésie, Tisser  est un récit qui rapièce l’Afrique pour la rendre belle et libre. C’est aussi un hommage universel à l’humanité.

***

Point fort du livre: le fond philosophique

Belle citation: « Vous vous étiez mesurés aux tyrans, mesurés aux colons et autres dictateurs, figure paternelle et dominante, mais vous n’aviez pas voulu vous mirer dans vos propres yeux, ou celle de la femme qui vous crée…Vous aviez préféré l’iris de l’ancien maitre, le miroir de vos défaites, et en vérité toujours vous avez fait le choix de la dépendance » (p42)

L’auteur: né en 1967 à Madagascar, Jean-Luc Raharimanana est un écrivain de langues française et malgache. Il adopte tous les genres: romans, contes, théâtre, poésie, essai…Ses œuvres ont été récompensées par divers prix. Il vit en France.

Tisser, Raharimanana, éd. Mémoire d’encrier, Canada, 2021, 97p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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