Tango tranquille _ de Verena Hanf : du silence social à l’Autre

Publié d’abord par Le Castor Astral en 2013, le roman de Verena Hanf « Tango tranquille » est réédité en 2025 aux éditions F Deville (Belgique).

Violette est le personnage central du roman.  Un jour, elle décide de tout quitter et choisit le silence social ; loin de la famille, des collègues, des amis et du monde extérieur. Sa maison est son refuge : son existence se réduit au sommeil, au vin, à la musique et aux souvenirs. « Ma maison est ma forteresse » (p34).

Le hasard fait qu’elle rencontre Enrique, un jeune Bolivien sans-papiers, hébergé par sa cousine,  qui vit grâce au jardinage. Il effleure son humanité et remue ses émotions. Violette commence à penser à lui, à aller le voir… Ainsi, les rencontres se multiplient et la présence d’Enrique apporte de la lumière chez Violette qui a l’âge de sa mère. Sa vie retrouve peu à peu l’équilibre et tangue tranquillement. Prémices de l’amour ou juste de l’affection d’une marraine ?

L’apparition de Jean, l’ex de Violette, trouble ce tango tranquille ; il souffre d’un cancer et la sollicite de venir le voir. Le passé trouble son présent. Aussi, Enrique perd son abri. Comment réagit Violette dans cette situation trouble ? Et si Enrique entrait chez lui en Bolivie ?

Le roman explore le lien complexe être-société à travers le thème du silence social. Par nature, l’humain est un élément de la société : son existence ne s’accomplit qu’à travers les relations réciproques avec son entourage social. Dans les temps modernes, le silence social devient un facteur pour « guérir » de la société : déceptions, maux, haine…Ainsi, Violette choisit de « quitter » sa société et de s’emmurer dans le silence pour mieux se retrouver. C’est plus profond que la solitude ou l’isolement : c’est une sorte d’arme invisible pour retrouver la paix et être soi-même dans une société  synonyme de perte. Violette est loin de sa famille, célibataire malgré son âge avancé, sans enfants, amour perdu, déçue… ; son silence social devient sa lumière, sa maison son univers. « Libérée des liens, des lianes, des liaisons maléfiques, libre » (p13). D’ailleurs l’autrice a étudié la sociologie d’où l’intérêt pour ce thème : transmettre la réflexion par la fiction.

 Le roman permet ainsi de poser des questions philosophiques sur la condition humaine et son rapport à la société. Comme celle-ci : peut-on se passer de l’Autre ? La rencontre avec l’Autre se manifeste à travers le personnage Enrique. Du hasard à l’affection, Violette retrouve peu à peu son désir de vie et l’équilibre de sa vie. Ainsi, le roman est un éloge de l’altérité : on ne peut se passer de l’Autre même en état de silence social. Si Enrique est la cible de racisme et de déshumanisation, Violette s’intéresse à lui en tant qu’humain, à son pays natal, à son humanité …L’autrice est également membre d’association humanitaire : écrire devient donc un combat humaniste. La richesse multiple de ses origines identitaires (née en Allemagne de père allemand et de mère égypto-libanaise), ses divers déplacements, ont enrichi le roman : l’Autre n’est pas une menace mais une richesse.  

La structure du roman est captivante ; il s’agit de fragments où se manifeste une narration polyphonique. On passe du narrateur absent au JE, au soliloque, au TU…Ce choix narratif marque la distance et incite le lecteur à s’investir dans le récit pour re-construire les fragments et voix en semblant-désordre. Permettre à Enrique de raconter (JE) c’est aussi une sorte d’humanisation par la narration : contourner l’effacement dans la société. On ne parle pas à sa place. L’étranger EST et a sa place dans la société.

La poésie est omniprésente. Çà et là elle des vers et métaphores glissés au sein de la prose. Ce caractère captive davantage le lecteur et balaye le spleen par le Beau.  «  Mon cerveau devient une mer agitée. Elle rejette du passé sur ma plage solitaire. Et moi qui rêvais d’une ile paisible, pas de chance » (p26).

Bref et profond, nourri de réflexions, tissé par une belle narration et une écriture poétique, Tango tranquille explore les liens complexes entre l’humain et sa société. C’est aussi un bel éloge de l’humanité.

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Point fort du livre : la structure

Belle citation: « Mon cerveau devient une mer agitée. Elle rejette du passé sur ma plage solitaire. Et moi qui rêvais d’une ile paisible, pas de chance  » (p26)

Verena Hanf est née en 1971 en Allemagne. Elle a étudié la sociologie, la politique et le journalisme en Belgique, en Angleterre et en Allemagne. Elle partage son temps entre l’Allemagne et la Belgique. Elle est l’autrice de « La fragilité des funambules » (2021) et de « L’enfer du bocal » (2023).

Tango tranquille, Verena Hanf, éd. F Deville, Belgique, 2025, 124p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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