Les yeux dans le dos _ d’Azouz Begag : éloge de la paix, hommage à l’émir Abdelkader

AZOUZ Begag publie son nouveau livre chez Erick Bonnier éditions en 2024 : Les yeux dans le dos (fable historique).

L’histoire se passe en Syrie dans l’an 1860 : Ibrahim et Elias sont deux amis inséparables. Le premier est un chanteur musulman, aveugle, qui porte sur son dos  Elias, un  paralytique chrétien. L’un a les pieds, l’autre les yeux. Ils se dirigent vers le centre de Damas pour bercer les gens de chants pleins d’amour et de paix.« Moi je suis chrétien maronite et Ibrahim musulman sunnite. Nous sommes frères. » (p11)

Ils rêvent surtout de voir l’émir Abdelkader qui vit déjà à Damas depuis quelques années. La fille d’un riche, Suzanna, est séduite par le chant d’Ibrahim ; prémices d’un amour idyllique.

Cependant, la haine se dilate entre communautés (chrétiens, musulmans, juifs, druzes…) qui cohabitent en paix  depuis des siècles en Syrie. L’étincelle génère un massacre  contre les chrétiens.

Que fera l’émir pour  cesser cette guerre et rétablir la paix ? Et si Elias était menacé de mort à cause de sa religion ? Comment l’auteur fait de l’Histoire une fable ?

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Le livre illustre le grand bouleversement de l’écriture chez Azouz Begag : de l’autobiographie romancée (autofiction), il passe à un nouveau genre (la fable historique) avec un nouveau style. Le livre se présente comme une fable en prose avec une morale et des sagesses sur la paix, l’amour, et la fraternité…

« Les yeux dans le dos » allie documentation et fiction ; la Grande Histoire croise l’histoire singulière d’Elias et Ibrahim. Les faits historiques (la Syrie de l’an 1860)  servent d’arrière-plan. Le massacre contre les chrétiens en juillet 1860 a bien eu lieu et c’est grâce à l’émir Abdelkader que la paix fut rétablie. L’auteur octroie même des actions à des personnages réels tels que l’émir Abdelkader, les consuls, le photographe Tancrède Dumas…Cela fait du livre un récit vivant. « …l’émir était là, accroupi au milieu d’un divan, penché sur un livre qu’il semblait etre en train d’écrire » (p108)

Le livre est un éloge de la paix et de la fraternité en temps de crise. Bien que le contexte spatiotemporel soit antique (Syrie de 1860), les thématiques peintes dans ce texte restent d’actualité vu les conflits fréquents, notamment au Moyen Orient, à cause des différences religieuses. Un livre qui dit le présent par le passé. « je chante pour l’amour et l’amitié, la communion entre tous les êtres, la fraternité et l’entraide… » (p92)

Malgré les divers motifs de division (religion, culture, identité), le livre fait l’éloge de la fraternité et de la paix. Le choix des personnages illustre bien ce fait : Elias est chrétien, Ibrahim est musulman ; les deux amis sont inséparables unis par une fraternité unique. Leur complémentarité est une sagesse sur la possibilité de vivre en paix et fraternité en dépit des différences. Le profil physique de ces personnages est inspiré par une photographie de  Tancrède Dumas, photographe français d’origine italienne (couverture du livre)…

Dire fraternité c’est dire humanité. Celle-ci traverse le livre dès la première page. Elias est paralytique, Ibrahim est aveugle mais ils séduisent les gens par le chant. Formant un seul corps, leur complémentarité est un symbole d’humanité sans frontières.

La poésie est omniprésente. Çà et là des métaphores traversent le récit et lui donnent davantage de beauté. Face à la haine, Azouz Begag offre humanité et poésie pour semer le beau.«  Sur les petites places, le jasmin donnait le jour à mille lunes blanches agrippées aux barreaux des fenêtres » (p 27)

Pour une lecture croisée, il est utile de lire le récit d’Abdelkader Djemai La dernière nuit de l’émir (Seuil 2012) qui explore la réédition de l’émir avant son exil à Damas. Beaucoup de point commun avec le livre d’Azouz Begag.

Sensible et humain, alliant Histoire et fiction, Les yeux dans le dos est une ode à la paix et à la fraternité en temps de haine et de guerres. C’est aussi un hommage au grand humaniste l’émir Abdelkader. Une belle ode à l’amour et à l’humanité !

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Point fort du livre: caractère humaniste

Belle citation: « Sur les petites places, le jasmin donnait le jour à mille lunes blanches agrippées aux barreaux des fenêtres » (p 27)

L’auteur: né en 1957 en France de parents algériens, Azouz Begag est un romancier, ancien homme politique, et chercheur en -économie-sociologie.

Azouz Begag, Les yeux dans le dos, éd. Erick Bonnier, France, 2024, 172p.

Par TAWFIQ BELFADEL

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