Le coiffeur aux  mains rouges _ de Kebir M. Ammi : France-Algérie, quand le passé traque le présent

APRES À la recherche de Glitter Faraday  (Project’iles 2023), l’écrivain Kebir Mustapha Ammi publie son nouveau roman chez Elyzad éditions (2025).

Entre France et Algérie, entre passé et présent, des personnages se rencontrent et leurs histoires singulières tissent une histoire commune.  

Un crime odieux a lieu à Chatenay en France  et remue la mémoire du personnage-narrateur qui s’est pourtant éloigné de cette ville il y a cinq ans pour retrouver la paix.

Il mène alors son enquête en poursuivant Lakhdar : un homme mystérieux dont le père a été égorgé par un membre de l’OAS devant ses yeux, venu en France pour entreprendre quelque chose. «  Dans son visage se bousculaient autant de visages » (p52).

L’intuition guide les personnages et fait croiser leurs destins ; Madame Robitaille ravive ses souvenirs d’enfance en Algérie ; le vieux Dubonpère se souvient de la guerre qui a emporté son père, éditeur d’un livre sur l’Algérie…Tout s’entremêle : désir de vengeance et pardon, hasard et préméditation, passé et présent, Bien et Mal, mystère et vérité…

Quel crime a eu lieu ? Pourquoi Lakhdar se rend-il en France ? Pourquoi le personnage-narrateur mène-t-il son enquête?

Le roman est une fiction qui se déploie comme une fresque faite de petites histoires qui croisent la grande Histoire.  L’acte commis à Chatenay et l’enquête sont un prétexte. Le roman explore le fond de l’humanité à travers cette dualité vengeance-pardon.   » Il rêvait de faire don de sa vie quand il serait grand » (p54). Ainsi, il explore des questions profondes : que faire, se venger ou tourner la page ? Comment se racheter et devenir un autre meilleur ? Comment retrouver la paix au milieu de l’abominable ?

En dépit des crimes et actes odieux, le roman est un éloge de l’humanité. La paix l’emporte sur la guerre, le Bien sur le Mal, l’Altérité sur le rejet, le blanc sur le rouge. Ainsi, le narrateur dénonce les atrocités subies ici et là : les horreurs de la Guerre d’Algérie, l’occupation allemande,  la violence du père…Madame Robitaille a perdu son amoureux algérien, tué par un agent de l’OAS. Elle sait tout mais choisit la paix et la vie.

Le roman explore aussi la mémoire. Dans le livre, elle n’est pas réductible au passé, mais traque le présent des personnages, avec un va- et- vient entre les deux rives. Les personnages croient avoir enterré les souvenirs pour embrasser la vie : la mémoire surgit et bouleverse tout et déterre tout. Madame Robitaille rencontre le jeune Lakhdar, l’accueille et l’aime comme un fils parce qu’il lui rappelle le visage de son amoureux algérien.

Face à ce jeu douloureux de la mémoire, deux actes constituent un refuge pour continuer de vivre : faire le bien (aimer autrui), et écrire ; les personnages tiennent chacun un carnet de mémoires qui servent le personnage-narrateur dans son enquête «  existentielle ».  Kabir fait l’éloge de l’écriture, un art qui sait nommer l’innommable et donner le désir de vie.

Au-delà du destin des personnages de fiction, le roman bâtit un pont de paix et de fraternité entre les deux rives France –Algérie. Le texte ne remue pas les horreurs de la Guerre d’Algérie, mais sème la paix et l’humanité dans les coins atroces de l’Histoire. Une réconciliation scripturale qui rappelle les liens sensibles entre les deux pays, oscillant entre divorce et fraternité.

Pour une lecture croisée, il est utile de lire les romans d’Akli Tadjer. Plusieurs points communs dont : des histoires singulières sur fond d’Histoire, rapprochement des deux rives France-Algérie, caractère humaniste…

Lire aussi: De ruines et de gloire _ d’Akli Tadjer

Ainsi, le roman est une sorte d’hommage à l’Algérie, une lettre d’amour. L’auteur est né de père algérien, et a consacré quelques livres à l’Algérie : Alger la blanche (2003),  Sur les pas de Saint Augustin (2001),  Abdelkader non à la colonisation (2011).

La narration est captivante. Aéré tel un poème narratif avec dominance des blancs (symbole de paix), fragmenté, le récit tient en haleine le lecteur avec un suspens remarquable du début à la fin ; qui a tué qui ? Qui est celui-là ? Que va faire ce personnage ? Ajouter à cela, une écriture fluide, douce, parfois poétique : un style qui va avec l’humanité, cette sève « obsessionnelle » qui parcourt tout le roman.  » Elle faisait ça, autrefois, écrire sur le vent dans les arbres et les tendres baisers de son amoureux » (p58).

Sobre et sensible, balançant le lecteur entre les deux rives, mariant le passé au présent, ce roman est un bel éloge de l’humanité ! Une fresque sur le savoir-tourner la page pour vivre en paix.

***

Point fort du livre: caractère humaniste

Belle citation:  » Elle faisait ça, autrefois, écrire sur le vent dans les arbres et les tendres baisers de son amoureux » (p58).

L’auteur: né en 1952 au Maroc, Kabir Mustapha Ammi est un romancier, homme de théâtre et poète.

Le coiffeur aux mains rouges, Kebir Ammi, éd. Elyzad, Tunisie, 2025, 160p.

Par TAWFIQ BELFADEL

Laisser un commentaire