Après cinq romans en arabe, l’auteur algérien Zeriab Boukeffa publie en français un récit intitulé Sous le pont chez Casbah (2024).
Sous un pont à Paris, des personnes de diverses origines passent leur présent aiguisé par le froid et l’indifférence des autres. Leur existence se résume au pont et on ne voit rien de Paris des lumières. « Paris est de l’autre coté de ses rêves, de ses lumières » (p31)
Leurs récits se mêlent et les mots deviennent leur refuge : un Algérien, des Afghans, et autres personnages ayant en commun l’obsession de la mémoire, un présent fondu dans le passé et l’avenir, et la conviction d’être nulle part…
L’un pense à son fils tué en guerre, l’autre entame un dialogue imaginaire avec sa femme disparue, quelqu’un sombre dans le tableau Champ de blé aux corbeaux de Van Gogh…Les voix se croisent et tissent des thèmes divers : l’absence, la mémoire, la guerre, la déshumanisation des migrants…
Et s’ils étaient obligés de quitter le pont au matin ? Quelles dimensions existentielles revêt le pont dans le récit ?
Le récit donne au pont une dimension existentielle ; ce n’est pas un objet, mais un actant principal tel un personnage. D’abord, il miroite le fossé (existentiel) entre le Paris des cartes postales et la vie des gens de nulle part qui sont des parias de l’existence subissant le froid, la faim, et la déshumanisation. Ensuite, le pont permet de découvrir en profondeur l’humanité de chaque personnage ; il n’est plus question d’origines, de migration, de statistiques…le récit explore plutôt l’Humain en profondeur. « Là où il y a des ponts il y a toujours des déchirures » (p11)
Implicitement, le récit dénonce la déshumanisation des migrants réduits à des chiffres. La Demoiselle du Café, jeune fille qui distribue le petit-déjeuner aux gens du pont, illustre ce caractère humaniste du récit. Si les autres traversent le pont en toute indifférence, ceux qu’il abrite sont l’objet de haine, de violence, et surtout de déshumanisation ; un sujet qui fait scandale en France notamment à cause de la Droite qui qualifie le pont de jungle. Le récit invite à voir avec humanisme ces gens qu’on refuse de voir.
Ancré dans un décor réaliste, le récit explore divers thèmes abstraits en plus de la dimension immatérielle du pont : la guerre, la mémoire…Par exemple, un personnage explore la notion de l’adieu à travers le tableau de Van Gogh Champ de blé aux corbeaux . Le récit a un caractère philosophique.
Le choix narratif est agréable : on passe du JE aux pronoms absents, des noms propres à l’anonymat, du dialogue au soliloque…Cela brouille les repère chez le lecteur mais captive son attention et l’incite à s’investir dans le texte.
La poésie et omniprésente et traverse tout le texte ; il ne faut pas chercher le fil conducteur et les scènes qui sont « moins importants » dans le récit, mais d’explorer l’humanité des personnages et d’admirer l’écriture poétique. Cependant, trop de beau tue la notion du Beau ; la prédominance de la poésie affaiblit le rythme du texte ce qui donne au lecteur une sensation d’ennui.
Bref et profond, embelli par une belle poésie, Sous le Pont est un hommage aux parias de l’existence et une odyssée aux confins de l’Humain. Un récit qui fait d’un banal pont une œuvre d’art !
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Point fort du livre: écriture poétique
Belle citation: « Un Algérien ne rêve que de ça : partir, comme si on était tous nés avec ce mal du pays et cette nostalgie ineffable d’un autre pays… » (p61)
L’auteur: Zeriab Boukeffa est un écrivain algérien. Ancien journaliste, Sous le pont est son premier livre en français après cinq romans en arabe. Il vit en France.
Sous le pont, Zeriab Boukeffa, éd. Casbah, Alger, 2024, 104p.
Par TAWFIQ BELFADEL

