Amin, une fiction algérienne_ de Samir Toumi : brouiller les repères du Réel

Après  Alger le cri  et  L’effacement  qui a été adapté au cinéma par Karim Moussaoui, Samir Toumi publie son nouveau roman chez Barzakh (2024) : Amin une fiction algérienne.

Célèbre écrivain algérien, Djamel B. rencontre Amin lors d’une soirée mondaine. Ayant un réseau de relations au cœur du pouvoir, celui-ci lui propose d’écrire un roman inspiré de personnes réelles qu’il lui ferait voir : hauts fonctionnaires de l’Etat, militaires, hommes d’affaires…

Djamel est séduit par la proposition : écrire une fiction  ancrée au cœur  du système politique.

Ainsi, ils deviennent amis et l’écrivain (fictif)  rencontre des personnes intéressantes pour son projet : Djalil (un puissant riche), Abdelkader (grand homme d’affaires), El Hadj Akli (ancien fonctionnaire du Ministère), Samira l’ex-professeure  au pouvoir terrible….

Djamel découvre ainsi  un microcosme étrange, un autre Alger, une autre Algérie : rouages du pouvoir, ombres du système, corruption, faux-semblants…

Le projet du roman avance et suscite déjà la rumeur : il serait le déclic d’un bouleversement proche. Certains conseillent Djamel d’abandonner ce livre « explosif ». « Ce texte risque d’être exploité par les ennemis de notre pays » (p182)

Djamel ira-t-il jusqu’au bout de son projet ? Comment la littérature brouille-t-elle les repères du Réel par la fiction?

Même s’il décrit des scènes du système politique comme la corruption, le favoritisme…le livre n’est  pas une autopsie de l’Etat. C’est une fiction qui peint des personnages et des situations semblant réels.

Ainsi, comme la majorité des romans, c’est une exploration de l’Humain. Le scenario est un prétexte qui permet de découvrir la psychologie humaine oscillant entre bien et mal, innocence et complicité, honnêteté et hypocrisie… ; par exemple  l’homme d’affaires Abdelkader qui a accompli le pèlerinage et ne rate aucune prière, consomme le cannabis et la cocaïne, et s’enrichir par ruses et détournements est pour lui un travail digne.

D’ailleurs, un ouvrage de référence en psychiatrie  introduit les parties : Nœuds de Roland D Laing .Ainsi, Samir Toumi ne dénonce pas, ne juge pas, mais essaie de dénouer  par la littérature les nœuds qui font la complexité de l’humain.

Le caractère merveilleux de ce roman est implicite : brouiller les repères du Réel ( sens plus profond que « réalité ») ,  explorer la fine frontière entre réalité et fiction. Plusieurs  mécanismes sont mis en œuvre : le mot « fiction » dans le titre ; le choix narratif (Amin est l’auteur d’un roman, son narrateur et personnage principal) ; inclure un roman dans un roman ; impliquer l’éditeur, ce qui donne l’illusion du réel (technique utilisée chez Samir Kacimi dans Le Triomphe des imbéciles).

Lire aussi: Le Triomphe des Imbéciles de Samir Kacimi

Dans la tête du lecteur tout se brouille : la fiction semble réelle, le Réel devient fantasme…, ce choix attire l’attention du lecteur et l’incite à s’investir dans le roman. Cela permet aussi de poser un questionnement philosophique : pourquoi le Réel semble parfois fictif et la fiction réelle ?

Si le cynisme et l’amertume dominent le texte, la nature est salvatrice : des descriptions viennent embellir le texte notamment  la mer (assez chère pour Toumi, qu’il photographie presque chaque jour depuis son balcon).

Aussi, des vers de Malek Hadad tintent ces pages « noires » de beauté. Samir Toumi  rend ainsi un hommage au poète de l’espoir.

La structure est agréable. D’une chapitre à l’autre, on passe à un nouveau personnage, à de nouvelles scènes qui entrent en cohérences avec les parties précédentes et à suivre. Ce choix  captive encore  le lecteur et l’incite à déconstruire-reconstruire le tout.

Simple et captivant, tissé avec une belle structure doublée de superbes jeux romanesques, Amin une fiction algérienne est un roman qui abolit la frontière entre Réel et fiction. Un bel éloge du pouvoir de la littérature !

*** 

Point fort du roman : brouiller les repères fiction-réel

 Belle citation : «  Je retrouvais avec plaisir ce sentiment d’être présent, tout en étant ailleurs, dans ce lieu où le réel ne pouvait jamais s’introduire » p 170

Amin une fiction algérienne, Samir Toumi, éd. Barzakh, Alger, 2024, 250p

Par TAWFIQ BELFADEL

Laisser un commentaire