Le Couteau (Gallimard 2024), traduit de l’anglais (Knife) par Gérard Meudal, a été inspiré par la tentative d’assassinat dont a été victime Salman Rushdie le 12 août 2022. Alors qu’il était invité à Chautauqua (USA) pour parler de la sécurité des écrivains à l’ère des diverses menaces (religieuses, politiques..), un jeune homme armé de couteau avance vers lui et le poignarde plusieurs fois pour le tuer.
Le livre est réparti en deux parties (l’Ange de la Mort/l’Ange de la vie), chacune comprenant quatre chapitres. Alors comment Salman répond-il à la violence ? Comment l’agression est-elle décrite de l’angle de la victime ?
L’auteur commence par raconter en détail l’attaque (avant-pendant-après). Ensuite, il parle de l’hospitalisation : un processus qui a duré des mois ; de l’urgence, aux interventions, à la rééducation physique, jusqu’au retour à la maison. Sa santé s’est bien améliorée : subsiste juste le problème de l’œil droit.« Le couteau m’avait coupé de mo monde, il m’avait brutalement rejeté et m’avait placé dans ce lit hurleur » (p117)
L’auteur consacre de longues pages à sa femme Eliza : cet amour qui le rend fort et heureux. Eliza est aussi artiste et poétesse, connue lors d’un évènement littéraire aux USA.
Salman imagine aussi un dialogue imaginaire avec le coupable qu’il nomme A : un dialogue qui explore la notion de Dieu, l’idée du terrorisme, la violence…
D’autres sujets intéressants sont évoqués : la fatwa de Khomeyni suite à la parution des Versets sataniques ; son identité enrichie de déplacements (Inde, Angleterre, USA), le pouvoir de l’écriture et de l’art face à l’obscurantisme…Il agrémente son texte de références littéraires et de scènes de films.
Malgré la violence physique-morale de l’acte, Salman ne manifeste pas de la haine et de la vengeance. Il y a plutôt lucidité et sagesse, marquées par un grand humanisme. C’est aussi un éloge de la liberté et du désir de Vivre aux temps des obscurantismes.« Quand on devient un objet de haine, il se trouve toujours des gens pour vous haïr » (p80)
Il y a cependant quelques réserves. Le livre ne donne pas un grand intérêt au lecteur. Il est centré majoritairement sur l’évènement (agression, soins…) : le lecteur averti attend, de la part d’une grande plume, des réflexions au-delà de l’acte et de l’information : comment la fiction « pousse » un Homme à tuer ? Comment fonctionne « le terrorisme culturel » dans la tête de son adepte? Alaa El Aswany, menacé par la dictature d’Essissi, a bien exploré le thème : partant du JE intime, il fait l’autopsie de la dictature et de l’extrémisme dans « le syndrome de dictature » (Actes Sud).
Sur la jaquette du Couteau, il est écrit « réflexions suite à une tentative d’assassinant ». Mais le côté réflexion est trop absent, très superficiel. Autrement dit, le livre est un compte rendu de l’acte, accompagné de détails sans intérêt pour le lecteur : détails sur sa vie privée, sur sa famille, les restaurants, les hôtels comme s’il s’agissait d’un livre de souvenirs. Par exemple, l’auteur cite plusieurs fois « mon/son IPhone », « mon costume Ralph Lauren »…etc. A quoi servent ces détails quand on peut dire simplement « mon costume, mon téléphone » ? Quel lien avec le thème central ? Ces marques et tant d’autres seraient-elles des sponsors pour la promotion du livre ?
Une hypothèse serait possible : l’auteur serait « incité » à écrire le livre par son entourage. D’ailleurs, lors de la visite de son agent littéraire (p119), Salman disait « je ne suis pas sûr d’être encore capable d’écrire » ; « mais enfin de compte, tu écriras là-dessus » « tu le feras », lui dit l’agent. Ainsi, l’intérêt du marché littéraire supplante l’intérêt intellectuel réservé au lecteur : Salman est un grand nom, l’attaque est un grand évènement, cela fait donc un bon produit.
Bref, ces réserves vues d’un angle de critique constructive ne diminuent en rien l’œuvre de Rushdie ou le livre en lui-même. C’est un avis constructif qui incite à la réflexion, notamment pour les passionnés de la sociologie de la littérature. Le livre publié n’est pas réductible à la relation auteur-lecteur : il y a des paramètres invisibles qui entrent en jeu comme le rôle des agents littéraires et le marketing.
Sensible et humain, Le Couteau rend compte de l’attaque du 12 août et répond à la violence par l’art. Un bel hymne à l’humanité et l’amour, embelli par un grand désir de Vivre.
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Point fort du livre: éloge de l’amour et de l’humanité
Belle citation: « Quand on devient un objet de haine, il se trouve toujours des gens pour vous haïr. il en avait été ainsi pendant trente-quatre ans » p80
L’auteur: né en 1947 à Bombay, Salman Rushdie est l’auteur de plusieurs romans à succès, traduits dans diverses langues. Après Londres, il s’installe aux USA.
Le Couteau (Knife), Salman Rushdie, Trad (Anglais) par Gérard Meudal, Ed.Gallimard, 2024. 272p.
Par TAWFIQ BELFADEL
